Le dîner mondain

La table avait été dressée avec énormément de soin. Les couleurs étaient sobres et raffinées : la nappe, couleur taupe, était parsemée de liserés chocolats faisant ressortir le cuivre des chandeliers, les assiettes, toute de porcelaine faite, avaient été sorties pour l’occasion et menaient un étrange combat, muet, contre l’argenterie et les verres en cristal taillé, comme si elles voulaient revendiquer leur supérieure somptuosité.

Tout, des rince-doigts en nacre aux coupelles en faïence, en passant par les napperons brodés à la main, les soupières en porcelaine de Limoges, et les cloches en verre transparent, contribuait à donner à la table un aspect de luxe et de finesse. Chaque élément était à sa place et s’accordait avec les autres dans une harmonie parfaite.

L’harmonie atteignit cependant sa plénitude lorsque les convives furent invités à pénétrer dans la salle. Ce fut alors un défilé de toilettes toutes plus belles les unes que les autres, un mélange merveilleusement magique de soie, de rubans, de dentelles et de satin. Les tenues avaient été réalisées avec une perfection absolue et s’associaient de manière naturelle à l’élégance des personnages qui évoluaient dans la pièce.

Quand vint le moment de se mettre à table, chacun se vit tirer sa chaise de velours rouge aux somptueuses décorations boisées, par les domestiques et, une fois tout le monde assis, l’orchestre commença à jouer, pendant que les convives admiraient l’art avec lequel la décoration de la table avait été confectionné.

Une splendide symphonie de Mozart se fit entendre, alors que les invités se faisaient servir l’entrée par la gauche : foie gras poêlé et sa compoté d’oignons, accompagnés de pomme du verger. Alors, lentement, comme si leurs gestes avaient été écrits, ils commencèrent à manger. Les coupes et les ballons furent remplis à la droite des invités et l’on se mit à converser, les femmes de toilettes, de bals, et de réceptions mondaines, les hommes de guerre, de politique et d’actions. Le bruit des conversations et des couverts qui se frôlaient n’empêchait guère d’apprécier la musique, et l’on se délectait  de ces fabuleuses notes, capables de véhiculer tant d’émotions.

Une fois le premier met desservi, le plat fit son entrée, annoncé par le maître d’hôtel : confit de cuisse de canard, émulsion aux agrumes et pommes de terre en robes des champs. Un festival d’odeurs frappa alors le nez raffiné des convives ; au milieu de la douce odeur du lys réparti en bouquet dans la salle, se dégagea un fumet délicieusement renversant, celui de la viande rôtie mêlée aux oranges, et tout le monde admira, en silence, le doré de cette chair qui paraissait si tendre. Chacun se ravit de ce plat, bien que personne n’en toucha mot, et apprécia l’éventail d’épices qui le parfumait.

Sur ces entrefaites, un concerto pour violon de Vivaldi fut interprété, invitant ces messieurs et ces dames à danser. Les couples se formèrent, et, après la coutumière révérence, se mirent à valser. L’on éprouvait une curieuse sensation d’émerveillement à voir évoluer dans cette salle des personnages si élégamment vêtus et si bien faits. Ils étaient plus que de simples personnes. Il y avait en eux la personnification des plus hautes qualités que la noblesse pouvait posséder. C’était des êtres féériques, qui se déplaçaient au rythme de la mélodie avec une grâce sans égale et une habileté grandiose. Les étoffes voletaient, les pierres resplendissaient et les boutons de manchettes brillaient sous le regard imposant du lustre en cristal, sur lequel on pouvait apercevoir des motifs magnifiquement sculptés. Le son des cordes baissa progressivement, indiquant qu’il fallait retourner à table pour l’arrivée du dessert, et chacun repris sa place comme tiré d’un fabuleux rêve.

Une fois installés, le dessert fit son apparition : déclinaison de fruits rouges, mousse aux trois chocolats, et son coulis de framboise. Les invités furent alors les témoins d’une palette de saveurs incroyable où l’arôme onctueux et doux du chocolat se mêlait à la fraicheur et à l’acidité des fruits, le tout réunit pour donner un dessert absolument exquis. Les tasses, les soucoupes et les sucriers furent apportés, et l’on servit le café.

Puis, vint le champagne, dans ses flûtes en verre soufflé, la robe d’un mordoré époustouflant et des bulles d’une telle légèreté qu’elles s’envolaient délicatement, laissant la mousse onctueuse aux bordures du verre.

Leur flûte à la main, les convives sortirent sur la véranda, dans la douceur du soir, et furent éblouis par les milliers d’étoiles qui garnissaient le ciel. Elles brillaient de mille feux et l’on eût dit des diamants incrustés sur du velours nuit. Soudain une détonation retentit, et fusa un feu d’artifice éblouissant, aussi coloré qu’un Gauguin.

On entendit alors une dame soupirer d’aise face à cette délicieuse soirée, et chacun, en son cœur, pria secrètement qu’elle ne s’arrête jamais…

Sarah Zed

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s