Le temps où nous chantions – Richard Powers

Je viens de lire un livre sublime !!!!

Naître dans les années 1940 aux États-Unis, d’un père juif allemand et d’une mère afro-américaine, c’est être jeté dans la vie avec bien des handicaps. Et c’est le background du narrateur du Temps où nous chantions, qui raconte l’histoire de sa famille, les Strom, dans ce contexte, dont l’importance est cruciale dans certains chapitres, et étrangement secondaire dans d’autres. Le dernier roman de Richard Powers est ainsi construit.

Un temps du narrateur parlant au passé de son enfance et son adolescence, des flashbacks au présent, des sauts dans le futur dont on ne sait plus bien à quel temps il appartient, et retour.

Et bien que le titre désigne un temps de la chanson, la musique est partout, dans le présent, le passé et l’avenir, elle est constitutive de l’histoire de cette famille américaine peu banale, prise dans le flot d’événements qui la dépassent.Malgré les origines de la famille Strom et le contexte dans lequel elle évolue, Le Temps… n’est pas tant une réflexion sur les problèmes raciaux que sur la question d’identité. Ils sont là, parfois au centre, mais souvent en toile de fond d’un personnage principal qui serait finalement la musique. C’est elle qui permet à ces personnages, tiraillés entre leurs origines, de définir leur identité.

En presque huit cents pages d’une prose magnifique, d’une richesse et d’une puissance évocatrice rares, Powers revisite donc l’histoire américaine mais à travers un petit bout de lorgnette surprenant, cette famille qui ne vit que pour et par la musique. La musique comme raison d’être et de vivre, comme moteur de l’histoire, générateur des sentiments, comme raison première finalement, que seuls les vrais musiciens doivent pleinement saisir.

Ce qui peut de fait entraîner chez le lecteur une certaine frustration, et parfois l’envie de baisser les bras face à des tunnels dont on ne sort qu’au bout de dizaines de pages. Mais au bout, on y trouve de tels instants de grâce que l’on s’accroche malgré tout. Non pour les personnages, qui ne suscitent que peu d’empathie, car leur manquent l’humanité et la profondeur nécessaires. Powers les manipulent comme des instruments – de musique -, ils n’ont que très peu de vie intérieure, ils sont tous traversés par l’histoire, et la musique, comme de simples supports. Non, on s’accroche sans doute à la lecture pour la beauté pure qui émane du texte. Comme d’un grand morceau de musique.

Même s’il porte malgré tout un propos, fort quand il s’agit de musique une fois encore, et on peut d’ailleurs regretter que les autres thèmes abordés – le racisme, l’identité, le temps… – ne possèdent pas la même puissance. Mais ce n’est peut-être pas un hasard après tout, s’agissant de personnages qui, malgré le chaos qui les entourent, se retranchent dans les partitions et les vocalises. Ils n’en veulent pas de cette réalité, ils ne souhaitent même pas lutter contre. Ils ne sont ni noirs, ni blancs, ni juifs ou américains, ils sont musiciens. La musique est un rempart contre le monde extérieur.

Sauf pour la cadette de la famille, qui a rejeté le cocon familiale minutieusement construit pour s’engager aux côtés des Black Panthers. Pourtant même là, elle semble manipulée, prise par le courant, presque impuissante à lutter contre l’obligation qu’entraîne sa couleur de peau, de lutter justement. Powers a lâché ses personnages dans un monde cruel et injuste, révoltant, schizophrène, mais sur lequel ils glissent ou dans lequel ils se noient, par la seule force vitale, presque divine, de la musique.

Ce texte vertigineux, qui ressemblerait plus à une symphonie qu’à un roman, qui mêle réflexion pure, musicologie, histoire, lois de la physique, questions de racisme et d’identité, tout cela avec une impressionnante érudition, laisse le lecteur épuisé mais content.

Contente d’être allée jusqu’au bout du pavé, car il en vaut la peine.

Et contente d’avoir découvert de nouveaux territoires sensitifs et émotionnels.

J’en ai encore les larmes aux yeux et plein d’espoir

A lire ici

Anissa Berkani Rohmer
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