C’était si calme que j’entendais la forêt me parler de Jules Ogier

josenkai

Ok, mec, alors tu longes Odori-koen depuis la gare et six blocs avant d’arriver devant la Sapporo tower tu tournes à droite dans le secteur sud. Tu rentres dans Susukino, tu passes devant les karaoke centers. Ensuite tu descends jusqu’à l’intersection de la 3ème sud et de la 4ème ouest. Tu devrais arriver devant un immeuble gris : au rez-de-chaussez c’est un sushi-tournant mais toi tu prends l’ascenseur jusqu’au 5ème étage. On se voit là-bas.

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Les portes de métal s’ouvrent devant une vieille planche de surf accrochée au mur. Un air chaud et porteur d’odeurs sucrées m’arrive dans les narines. J’entre dans le restaurant hawaïen. Une petite salle d’une dizaine de tables avec une vue imprenable sur Sapporo. Un immense tiki boudeur trône près du bar, deux serveurs en chemises à fleurs naviguent entre les clients. Ça bavarde avec légèreté. Le claquement des verres à cocktail contre le comptoir se confond avec la douce mélodie du ukulélé qui passe en fond sonore. Une bulle océanienne dans un univers japonais. Quelques secondes plus tôt, je marchais d’un pas pressé entre les taxis et les restos de curry à 500 yens, me voilà devant désormais attablé près du tiki, une « Longboard Island Lager » à la main. Devant moi, Jamie vient s’asseoir sur une chaise que le serveur lui indique.

Polo ample d’un club d’aïkido, carrure de rugbyman maori, fines lunettes de professeur d’université, cheveux brun coupés à ras. Il semble avoir la petite trentaine, réajuste ses tongs et parle lentement d’une voix rauque et assurée.

-Hi, man ! Nice to meet you ! Alors t’es un nouvel étudiant à Hokudai c’est ça ?
-Oui, on m’a parlé de toi comme d’un expert de Sapporo…
-Tu veux des conseils ? Tu découvriras bien par toi même tout ce qu’il y a à voir ici ! Je veux quand même te donner quelques pistes. Hokkaido est une vraie terre d’opportunités, ça me fait mal de devoir retourner en Amérique…
-Pourquoi ? Tu viens d’où ?

Il enlève ses lunettes et prend une seconde de réflexion.

Je suis né à Hawaï, d’un père japonais et d’une mère américaine. J’ai toujours vécu là-bas, un îlien pur souche, 100% Big Island. Mais bon, je me suis jamais vraiment enraciné dans le terreau local. Je suis pas un surfeur, même pas un fan de sport en général. La compétition, les challenges, écraser son adversaire… toute cette philosophie là c’est pas tellement mon truc. Hawaï c’est très beau mais pour moi c’est le paysage quotidien. Le monde entier y vient pour photographier les lagons pourtant, dans mes yeux, mon île ce n’est que des montagnes et des forêts, tu vois ? Pire : normalement, la musique hawaïenne, le ukulélé, tout ça, je suis allergique. Du coup je suis parti. Après la fac, j’ai un peu fait tous les métiers. Je suis allé sur le continent, différentes compagnies m’ont engagé comme camionneur. Transporter un truc d’un point A à un point B, ce genre de chose. Après ça, j’ai même été une sorte de policier pendant un moment. J’enquêtais avec des collègues, c’était sympa.

Il fait une pause, fait tourner le fond de sa bière dans la bouteille. Un musicien aux cheveux longs, calé dans un angle de la salle, entame les premières mesures de « Hanalei Moon » à la guitare.

Et puis… il y a quelques années, mon père est mort, ça m’a bouleversé et je me suis posé des questions sur ma moitié japonaise. Ça coïncidait avec la reprise des mes études, en sciences sociales, alors j’ai postulé pour faire un an d’échange universitaire à Hokkaido University. Ça peut paraître très mystique de dire ça mais pour moi c’était comme retourner auprès de mes ancêtres, retrouver mes racines.

♫ …When you see Hanalei by moonlight
You will be in heaven by the sea… ♪

Lorsque je suis arrivé ici il y a un an, avec quelques autres nouveaux étudiants, on est allés à Jozankei. C’est une ville thermale de la région reconnue dans tout l’archipel pour ses onsen. Au milieu de la nature, un lieu splendide. Là-bas je marine dans l’eau pendant un quart d’heure, face à la forêt de sapins, mon corps transpire à grosse gouttes, à peine un vent frais dans la vallée… Et là, je ne sais pas pourquoi, la chaleur peut être – la beauté du paysage sans doute aussi – j’ai une épiphanie. Une idée qui s’impose : ici, c’est chez moi. J’entends le sang de mes ancêtres qui me dit que, ça y est, je suis revenu à la maison.

♫ …Every breeze, every wave will whisper
You are mine, don’t ever go away… ♪

Ensuite on est allé dans un resto de sushi – tu sais à quel point les vrais sushis japonais sont délicieux – et ç’a été pour moi comme un deuxième signe. Pour la première fois de ma vie, j’ai dégusté un repas. Normalement, j’engloutis tout, je suis comme ça. Mais là, non, je n’avais pas le droit. Ce déjeuner avait quelque chose de sacré. Voila comment je qualifierai ma relation à Hokkaido : un sentiment d’appartenance qui dépasse le simple confort, quelque chose de plus. Ça ne s’explique pas, mec. L’autre jour, je marchais dans le parc Maruyama, près du téléphérique. J’étais entre les arbres, des immenses arbres du nord. Il n’y avait absolument aucun bruit. C’était si calme que j’entendais la forêt me parler. En fait, je pense que Hokkaido m’a fait récupérer une partie de mon innocence.

♫ …Hanalei, Hanalei moon
Is lighting, beloved Kaua’i… ♪

Je ne sais pas quelle morale tirer de cette histoire mais j’ai réellement eu l’impression, en quittant Hawaï pour m’installer à Hokkaido, de créer un lien entre ces deux îles. La culture japonaise n’est faite que de récupérations d’éléments culturels étrangers : regarde autours de toi, ce bar n’est pas hawaïen, il est tout ce qu’il y a de plus japonais – c’est un symbole de l’incroyable force de ce pays à s’accaparer les codes du monde entier. Voila ce que j’apprécie au Japon : quand tu arrives, tu redécouvres ton point de départ. En venant ici, j’ai de nouveau rencontré la culture hawaïenne – tout comme tu redéfiniras la culture française.

En Japonais, il y a un mot pour designer les gens nés à Hokkaido, les vrais, ceux qui ont toujours vécus là. On les appelle les « Dosanko » qui s’écrit avec les caractères du chemin (道, « do », un diminutif de Hokkaido), du produit (産, « san », qui peut désigner la production agricole) et de l’enfant (子, « ko »). Ce petit mot plein d’affection pour les enfants du pays pourrait se traduire par « ceux nés dans le champ d’à côté ». Je ne sais pas si à force de vivre ici je vais devenir un dosanko mais un conseil : la prochaine fois que ton bus passe à travers les champs de maïs, penche-toi à la fenêtre pour voir s’il n’y a pas un enfant qui sort de terre…

Il finit sa bière d’un trait et rigole. Au centre de la salle, une danseuse fleurie entame avec talent une démonstration de Hula.

Ici, je me suis trouvé. J’ai découvert le pays où la cuisine est une religion, où les filles sont aussi belles que les montagnes et où la bière est très correcte. Pourquoi voudrais-tu que je parte ? Il a été dit que je devais vivre ici, ça ne s’explique pas. C’est le destin.

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