Je ne vais pas au Japon de Jules Ogier

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– Et toi tu vas où l’année prochaine ?
– Tu connais Sapporo, au Japon ?
– Non, c’est près de Tokyo ?
– Non non, c’est à Hokkaido.
– Où ça ?
– Hokkaido, l’île du Nord. Au Nord du Nord.

S’en suit un mouvement de l’index vers le haut au moment où je répète le mot « Nord ». Tu vois, au Nord-Nord-Nord-Nord ? Là où il neige toute l’année. Où des ours se baladent en liberté dans de grands parcs naturels. Où les gens s’emmitouflent dans d’énormes manteaux et vivent dans des galeries souterraines pour se protéger du froid. Je vais là-bas. Au Nord.

Mais je n’y vais pas complètement par hasard. Je connais déjà un peu Tokyo et Kyoto, je cherchais une ville loin de tout francophone, loin de mes amis avec qui j’aurai passé tout mon temps, loin d’un milieu trop internationalisé. Dans ces conditions, séjourner un an entre les autoroutes de la capitale ou dans un jardin zen kyotoïte n’aurait été qu’une demi-réussite. Non, je recherche l’immersion complète – et tant pis si ça implique des températures négatives.

Sur une carte, le Japon me fait l’effet d’un « pôle est ». Évidemment, il y a un pôle nord, un pôle sud mais plus on va à l’ouest plus on se rapproche de l’est – et inversement. Pourtant, pour l’Européen que je suis, il y a clairement un « ouest » défini culturellement : l’ouest américain, les grands espaces canadiens, la Californie… De la même façon l’ « est » m’évoque un Orient magique et multiple depuis les pays slaves de l’est européen jusqu’à l’Extrême-Orient asiatique. Au sein de ce bout du monde, le Japon m’apparaît comme la dernière limite, la frontière finale entre est et ouest. Le troisième pôle. A l’échelle de l’archipel, Hokkaido serait donc le Finistère des Finistères, encore plus loin dans la mer, la dernière terre émergée avant le Pacifique.

Bien sûr je me suis un peu renseigné, auprès des japonais de tous bords ou de ceux qui avaient déjà fait le voyage. « Tu veux aller à Sapporo ? Mec, c’est génial, tu vas découvrir des choses tellement différentes » a réagi une amie nippophile. « Dude, Sapporo is awesome for ramen and onsen! And you should definitively go skiing there! » me dit un étudiant japonais de première année. « Le truc énorme à Sapporo c’est le festival de la neige. Une fois par an, ils construisent d’énormes statues en glace ! C’est trop bien. » conclut un français ayant voyagé en Asie.
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D’autres m’ont donné un son de cloche différent. « Quoi ?! Mais qu’est-ce que tu vas faire à Sapporo ? Tu voulais pas aller à Tokyo ? » « Hokkaido ? Woaw, c’est un peu plus extrême que le Kanto ça ? Au moins tu vas vers la différence ! C’était trop mainstream un an à Kyoto ? Monsieur veut faire son hipster-voyageur ? » En préparation du voyage, je me suis même aperçu qu’il n’existait aucun guide de la région, à peine une dizaine de pages dans les ouvrages consacrés au Japon. « Ça n’est pas vraiment une zone plébiscitée par les touristes français » me lâche désolé l’employé de la belle librairie Voyageurs du Monde, à Paris. Des guides sur le Bhoutan ou l’Albanie, oui, mais Hokkaido, connais pas. Pourtant ça n’est pas parce qu’il n’y a rien d’écrit qu’il n’y a rien à voir. Au contraire.

Au jeu des comparaisons Asie/Europe, Hokkaido se rapproche volontiers de l’Irlande. Une autre île très verte avec qui elle partage sa superficie (avantage au département japonais, mais pas de très loin) ainsi que son nombre d’habitants. Peut-être aussi un rapport particulier avec un puissant voisin îlien, un amour immodéré de la bière comme du whisky et de vastes cheptels. Les similitudes s’arrêtent là mais ça donne une idée de l’identité de la petite ‘Ezo’ (l’ancien nom de l’île) située à quelques heures de bateau des géants russes ou chinois.

Mais revenons à l’essentiel : je pars d’abord dans un cadre universitaire. Fringant étudiant depuis 2013 à Sciences Po et après deux ans passés entre les brumes du Havre – au sein du programme asiatique de l’école parisienne, j’intègre pour onze mois Hokkaido Daigaku, l’université de Sapporo, l’une des sept écoles impériales fondées au XIXème siècle. Un but donc : l’étude intensive du japonais et des sciences sociales appliquées à la région ! Car c’est l’objectif affiché du programme international de « Hokudai » : promouvoir aux yeux du monde une ville – Sapporo – mais surtout la région méconnue de Hokkaido.

En résumé, l’avis le plus souvent entendu pourrait être « Hokkaido c’est immense, fabuleux et extraordinaire – tu vas adorer – mais ça n’est pas le Japon ». Japonais comme français en parlent comme d’un pays différent. Un pays où bien sûr on parle japonais – sans gros accent, me dit-on – mais où les gens, la terre, l’atmosphère ne sont pas les mêmes. Un deuxième Japon, une Nation dans la Nation. « Tu veux dire, un peu comme la Corse ? » « Non, pas comme la Corse, il n’y a pas de revendication indépendantiste ou quoi que ce soit de politique. Mais il y a quelque chose qui n’est pas ‘japonais’. Ou en tout cas pas conforme à l’idée que tu te fais du Japon. »

Bigre. Alors je ne vais pas au Japon. Je vais dans un pays qui n’existe pas vraiment, dont certaines parties sont d’ailleurs encore disputées entre Moscou et Tokyo, aux frontières du monde japonais. Ce « Far North » asiatique n’a pas la réputation des villes du Sud, on connaît bien moins Sapporo que Kyoto ou Osaka à travers le cinéma, les mangas, l’actualité. Un monde rural et froid, une exception asiatique. Un pays inconnu, ou en tout cas négligé, qui sera donc – pour le meilleur et pour le pire – une vraie découverte.

Quelques semaines avant de prendre l’avion, je me remémore ces témoignages épars. Je suis un peu perdu parmi toutes ces images hétéroclites, floues et contradictoires. Où est-ce que je vais bien mettre les pieds ? Le Hokkaido d’avant voyage devient une somme d’impressions et de rêves désorganisés. Rien d’une fresque propre et nette. « Et toi, tu le vois comment ce tableau ? » me demande un ami. Je vois une grande ville moderne en damier plongée dans une neige de sucre glace. Je vois un gigantesque campus, rouge des feuilles de l’automne. Je vois des tavernes microscopiques où se rencontrent les habitués de la chaleur des bols de ramens. Je vois beaucoup d’animaux, à poil, à plumes et à cornes qui se parlent en japonais à la lumière de la lune. Quelque chose d’inattendu, de touffu. D’un peu rugueux et hirsute. Chaleureux et sincère, aussi.

« Le tableau ? Encore un peu bordélique. »

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