Le petit-déjeuner des fantômes de Jules Ogier

Bonjour, je m’appelle
Je suis né là, j’habite ici
Arrivé il y a peu
J’ai tel âge
J’étudie plutôt ça
Mais un peu de ça aussi
Je suis un garçon comme ci
Une fille comme ça

shinto

Et toi ?

Les nouvelles têtes

Depuis deux semaines – et le début des cours – la valse des rencontres s’accélère. D’abord grâce à une farandole de soirées internationales destinées à rapprocher japonais et étrangers : en fin d’après-midi tout le monde se retrouve dans une salle de classe déserte. On échange noms, prénoms, origines, domaines d’étude. C’est une grande foire aux nouvelles têtes qui seront difficiles à reconnaître le lendemain au détour d’un couloir. Des jeunes, des plus vieux. Des locaux, voire carrément des indigènes (certains ont toujours vécu à Sapporo), qui côtoient de nouveaux étudiants parfois venus de l’autre bout du globe. De quoi largement remplir le bingo planétaire des nationalités et des accents. Florilège.

Il y a ce japonais, aperçu dès le premier jour, au physique de surfeur, revenu plus américain que nippon après un séjour dans une université hawaïenne, grand théoricien des différences culturelles et amateur de curry artisanal.

Ou encore ce petit coréen aux grosses lunettes que je surprends tous les matins dans l’ascenseur en train d’éplucher un épais manuel de science politique, garni de rares kanjis et de concepts alambiqués.

Cette troupe de sept brésiliens, curieux de tout, qui animent l’ambiance des rames de métro en fin de journée et mitraillent de leur portable les détails les plus improbables de la vie japonaise.

Vu le jour de la rentrée, ce sympathique australien aux airs de dandy londonien, jean fit et chaussures pointues, qui fait de longues phrases et rit brièvement.

Cette américaine du Maine, peu dépaysée à Hokkaido, programmeur informatique et rencontrée autour d’une bière munichoise dans une invraisemblable micro-brasserie allemande.

Voisin de palier, ce doctorant indien, parfaitement germanophone, qui raffole de fromage français, connaît les meilleurs adresses de la ville et, passé vingt heures, se promène en yukata dans les couloirs de la résidence.

Déplacer la frontière

La liste pourrait longtemps se prolonger ainsi. En journée comme en soirée, les présentations s’accumulent. Nombre de cours fonctionnent sur le débat, l’échange, et l’on se retrouve bien souvent à discuter du militarisme des années 30 ou de la Russie impériale avec un inconnu. Dans ces enseignements souvent axés sur le Japon – son Histoire, ses coutumes, son économie – les étudiants japonais font office de cobayes. Des rats de laboratoire questionnables à merci qui donnent un écho humain à des idées abstraites.

Mercredi, 16h30, « Religion in modern Japan ». Le Japon est-il pour vous un pays religieux ? Oui, forcément, se dit-on à première vue. Dans le centre du pays, les temples pullulent à chaque coin de rue, le calendrier japonais commence à la naissance de l’empereur – qui tire son pouvoir des dieux – et le Bouddhisme zen constitue l’un des piliers culturels de la Nation depuis un millénaire.

Pourtant, quand on leur pose la question, les étudiants japonais sont unanimes : oui, tout ce folklore est important. Mais les gens n’y croient pas vraiment. Ils frappent des mains une fois l’an devant le sanctuaire le plus proche et ça s’arrête là. Ce ne sont que des coutumes, l’emballage d’un paquet vide. Eux-mêmes ne connaissent pas les prières fondamentales et ne vont au temple que pour les enterrements. Ils plaident la force de l’habitude, la fête annuelle qui fait plaisir aux aînés et lors de laquelle on revoit ses cousins. Ils insistent sur la dimension communautaire des pratiques religieuses : l’essentiel est de se retrouver en famille, de faire un bon repas.

Peut-être.

Et pourtant quand on change de sujet et qu’on leur demande s’ils croient aux fantômes, la discussion prend un autre tour. Les mêmes qui, une minute avant, défendaient un Japon rationnel et laïc, affirment que les spectres font partie de leur vie. Un étudiant japonais insiste sur le distinguo à faire : la religion est une chose, les fantômes c’en est une autre. Et puis on ne croit pas à l’existence de tous les esprits, seulement à celui-ci (oui, enfin, à celui-là aussi, quand même, ajoute timidement une autre élève). En un mot : tout n’est pas si simple – et la question de la religion ne se règle pas à coup d’affirmations et de graphiques.

Ici, la frontière qui sépare le réel de l’irréel n’est pas une barrière stable. C’est un panneau mobile en papier de riz que l’on peut déplacer, trouer de part en part ou retirer du mur. Un continuum qui commence ici, dans la rue ou dans une salle de classe, et qui s’achève dans le monde des esprits. Le long de cette pente, le naturel change d’aspect, les fluides prennent vie, la lumière se réveille. C’est n’est pas une vie après la mort, simplement une autre vie, une existence alternative. Les fantômes ne sont pas au-dessus de nous, ils sont juste à côté.

Le Shinto – ce culte typiquement japonais – célèbre les kamis (神). Mais qu’est-ce qu’un kami ? Chaînon manquant entre un dieu et un spectre, le kami est une force, la conscience qui émane d’un arbre, d’une pierre, d’un animal. Le Panthéon des kamis s’étend jusqu’au petit matin de la civilisation japonaise et, avec les réformes successives du Shinto, il a été admit que certaines âmes d’hommes illustres pouvaient à leur tour devenir kamis. Dès lors, la difficulté ne réside pas dans le fait de trouver la réponse à une question – Le Japon est-il un pays religieux ? – mais bien de poser la bonne question. Qu’est-ce qu’une religion ? Le mot n’existe pas en japonais avant le XIXème siècle et il n’a été inventé que pour traduire les textes occidentaux. Qu’est-ce qu’un dieu ? Ici, l’idée d’un être suprême, quel qu’il soit, se traduira toujours « kami », un mot qui ne reflète pas l’idée d’un Dieu unique mais bien celle d’un esprit, d’une abstraction animiste, presque un fantôme.

Sondages sur canapés

Il y a un autre moyen de recueillir l’avis du japonais moyen, un lieu où écouter monsieur ou madame tout-le-monde : le Hawaïan Coffee Talking Club. Mis en place par Jamie – le natif de Big Island venu à Hokkaido pour retrouver ses racines – le club se réunit tous les mercredis soir dans une guest house du secteur nord coincée entre deux tours d’habitations. Une fois par semaine, il est ouvert aux Sapporéens désirant parler Anglais deux heures durant avec des étrangers. Tous les âges sont représentés. On trouve des instituteurs, des employés de bureau. Certains travaillent à l’hôpital ou à l’aéroport.

Une gentille quadra au chignon stricte ramène souvent un paquet de la fabrique de biscuits où elle passe ses journées. A la fin de la première séance, une grand-mère insiste pour me raccompagner dans son auto miniature encombrée de prospectus et de vieux parapluies – elle ira même jusqu’à m’offrir un costume ayant appartenu à un de ses amis. Un étudiant aux cheveux longs ne dit pas grand chose et passe la soirée le nez dans son dictionnaire électronique.

Le café – hawaïen – est offert par la maison, la tablée discute de tout et de rien en grignotant des crackers. Régulièrement, le Talking Club me permet de réaliser des micro-trottoirs sur les questions intérieures japonaises dont les résultats sont peu représentatifs mais très intéressants. Sur quatre personnes interrogées, trois soutiennent la politique agressive de Abe Shinzo en matière de défense. Presque tout le groupe émet de grands doutes quand à la pérennité du nucléaire civil sur l’archipel. Mêmes réponses qu’à l’université concernant les questions spirituelles : personne ne se considère comme religieux mais tout le monde croit aux fantômes.

Votre main gauche c’est dieu

Réagissant à mes sondages de comptoir, un ingénieur me suggère une expérience culturelle : le lendemain, un de ses amis, prêtre Shinto, officie dans un hôtel pour un public de fidèles triés sur le volet. Il me propose de participer à l’événement.

Me voilà donc, à six heures et demie du matin, devant la façade lustrée d’un des plus grands établissements du centre ville : une tour en verre sombre d’une vingtaine d’étages. Les austères immeubles de bureaux des alentours dorment encore, les joggeurs sont encore dans leur lit. Personne dans la rue si ce n’est une nuée de corbeaux qui descend de temps à autre en piqué depuis une corniche pour aller éventrer les poubelles. J’entre dans l’hôtel. Dans le hall de marbre sombre, éclairé par de discrètes appliques murales, m’attend un groom nain en costume cintré. « Vous venez pour la réunion ? » Il me guide à grandes enjambées jusqu’aux portes d’un ascenseur aux vitres fumées.

A l’intérieur se trouve, coincée dans un tailleur rayé, la grand-mère attentionnée du Talking Club. Loin d’être étonnée de ma présence ici, elle me lance un regard qui semble dire « je vous attendais » et entame une conversation badine. A chaque étage qui défile un homme en costume-cravate portant un insigne géométrique sur sa veste nous rejoint dans l’ascenseur. L’ambiance oscille gentiment entre David Lynch et Murakami – nous voilà désormais tout en haut du building. Les portes s’ouvrent sur une large salle de réunion. Une quarantaine de chaise bien ordonnées face à un tableau blanc, une baie vitrée ouverte sur Sapporo qui se réveille. Un membre du personnel me remet un badge estampillé « guest » et me fait asseoir dans le fond de la pièce.

L’assemblée prend place : hommes et femmes, d’une quarantaine d’années, au look de businessmans, qui sortent leur portable pour se montrer les photos des dernières vacances. Près de la fenêtre, un officiel appelle au silence et commence à réciter d’une voix forte et robotique les noms et titres des intervenants du jour, comme un garde du palais qui annoncerait l’arrivée d’un invité de marque. Après le discours bref d’un vieil homme en costume bleu nuit, le prêtre prend la parole. Physique d’acteur de telenovela, fleur rose disproportionnée accrochée au veston, il s’élance dans un discours professoral, trace un schéma à main levée sur le tableau derrière lui et ponctue ses phrases de petits gestes qui appuient son propos.

Inarrêtable, il entreprend ensuite d’expliquer à l’assistance – quelque peu endormie – le sens de l’applaudissement, signe de prière dans un temple Shinto. « Vous voyez, votre main droite c’est vous et votre main gauche c’est dieu ! Frapper dans ses mains c’est donc encourager la rencontre entre votre destin et les kamis ! » Il enjoint la salle à l’imiter et le culte se conclut sous un tonnerre de mains qui claquent. « Et maintenant, allons tous petit-déjeuner ! »

Le public se dirige alors vers une salle annexe où nous attend un somptueux buffet. Je me sers un verre de thé et une part de cake et vais m’asseoir à côté de la grand-mère qui dévore déjà un bol de riz au natto. A ma droite, le prêtre discute avec sa femme – coupe au carrée et jupe claire – et déguste une assiette de poisson cru. C’est une bien étrange réunion que cet office matinal. Il n’est que sept heures du matin, en sortant de l’hôtel la foule des croyants se dispersera, probablement vers le quartier des affaires et les grands magasins.

Mais ils garderont toute la semaine le souvenir d’avoir partagé un petit-déjeuner un peu mystique avec un prêtre aux airs de figurine de gâteau de mariage. La matinée ne m’a pas beaucoup éclairé sur le culte des kamis, ces fantômes sacrés au nom de qui on se goberge d’œufs brouillés, mais elle m’apporte une leçon : ici, faire est plus important que croire. L’essentiel n’est pas d’entrer dans un débat théologique mais de prouver qu’on peut se lever tôt – à l’heure où les spectres prennent le café.

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