L’île-route de Jules Ogier

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Au petit matin, l’avion vole au-dessus du Pacifique. Il est plein de salarymen en costumes, visiblement coutumiers de la liaison Tokyo-Sapporo. Une heure et demie depuis les pistes de bitume de Haneda International. Nous survolons les plages du Tohoku, la côte est de Honshu, l’île principale de l’archipel. Le ciel est dégagé, pas un nuage, on aperçoit au loin les côtes de Hokkaido. Vu de dessus, l’île carrée est broussailleuse, divisée entre forêts et parcelles cultivées. De petites villes côtières, des axes autoroutiers séparent champs jaunes et roux. L’avion poursuit sa descente. Le paysage au sol se précise, la mer s’éloigne, l’appareil s’enfonce dans les terres.

On prend conscience de l’importance des routes à Hokkaido. Entre la côte et la première vraie ville en vue quelques minutes s’écoulent. A en juger par mes voisins de bord, le vol depuis la capitale est une nécessité. Nombre d’entre eux rentreront probablement par l’avion du soir après avoir signé un juteux contrat ou présidé à une réunion capitale. Ce rapport primordial de l’île à la route n’est pas un hasard. Un tunnel sous-marin, le plus long du monde, relie l’île au « continent » ; de longues autoroutes s’étendent depuis Sapporo jusqu’aux différentes régions ; le train assure des liaisons quotidiennes jusque dans les campagnes les plus reculées. Colonisée au XIXème siècle, l’île a d’abord été contrôlée par la route. En japonais, ce lien est visible jusque dans la langue. « Hokkaido » s’écrit «北海道 » c’est à dire « la route vers la mer du nord ». [北 = nord, 海 = mer, 道 = voie, chemin] ile route

Par ce nom, le territoire est réduit à sa position géographique, entre Honshu et la mer d’Okhotsk, mais aussi à sa fonction : l’île n’est qu’un accès direct à l’océan, elle offre à Tokyo une vue sur le Pacifique Nord et les côtes sibériennes. Car si Hokkaido est un pays-route, cette route est à sens unique, elle va vers la mer du nord – et non pas vers Honshu. Ce nom est révélateur du projet des pionniers des années 1860 : civiliser le sud, construire des habitations, une industrie, des routes, puis avancer vers le nord – et recommencer. L’avion vient de se poser.

-Bonjour, je suis un nouvel étudiant de Hokkaido University. Comment est-ce qu’on va à Sapporo depuis l’aéroport ?

La responsable de l’accueil des voyageurs m’indique un bus affrété par l’université. Rempli d’une dizaine de collègues endormis, il démarre en direction de la capitale locale. Et là, surprise, je réalise qu’on me ment depuis le début, je ne suis pas au Japon : je viens en fait d’atterrir aux États-Unis. Le paysage est irréel, on se croirait réellement quelque part dans le Maine ou le Vermont, dans une campagne de carte postale. De tous côtés, les champs de maïs s’étendent jusqu’aux montagnes, séparés par de petits ruisseaux ou une ferme d’éoliennes. Le long de la route s’alignent des maisons en bois peint impeccables. Il est 9 heures du matin et nous traversons l’extrême sud de l’île, à mi-chemin entre « La petite maison dans la prairie » et « Animal Crossing ».

Mais le Japon revient en force. Depuis l’aéroport, force est de constater que je ne suis ni en France ni dans une Amérique hollywoodienne. Le décalage culturel passe par les détails : l’odeur de friture des conbini, le design cubique des voitures, les coupes de cheveux rétros des lycéennes, les improbables costumes trop larges des employés se rendant au bureau. J’avais oublié à quel point le Japon pouvait être japonais. J’ouvre un petit livre d’accueil aux étudiants étrangers qu’on vient de me remettre. Le guide commence par un graphique décrivant le processus de l’ « ajustement culturel ». C’est une courbe qui matérialise les étapes de l’intégration d’un individu dans une société étrangère.

1) Tout d’abord, le nouvel arrivant est surpris, s’étonne du moindre détail exotique, c’est la lune de miel. (« Oh des voitures cubiques ! »)

2) Ensuite il associe les différences culturelles avec son propre pays comme des frustrations. En résulte un sentiment d’isolement et d’insécurité. (« Ici, tout est moche ! En plus il pleut ! Pourquoi je suis pas allé à Tokyo avec mes amis ?! Bouhouhou. »)

3) Puis il commence à maîtriser son nouvel environnement avec ses codes et ses situations. Il peut alors distinguer de nouveau des éléments positifs autours de lui. (« Mhm, le poisson est vraiment pas cher dans ce supermarché… J’y retournerai. »)

4) Au bout de quelques mois, l’étranger n’est plus vraiment un étranger, il se sent chez lui et accepte les coutumes locales comme normales. (« Après les cours, j’irais bien au sentô… On devrait faire ça en France aussi ! »)

Nous arrivons enfin à Sapporo, je commence à comprendre la règle qui régit l’île : Hokkaido, c’est le Japon en moins peuplé mais en plus grand. Sans contraintes géographiques, la ville s’est donc étalée de tout son long. Le moindre carrefour est une deux fois deux voies, le centre-ville, très vertical, est parsemé d’immeubles d’habitations longilignes et de tours de bureaux, on descend rarement en-dessous des 8 à 10 étages. Dominée par le gratte-ciel de la gare, la JR Tower, l’agglomération s’organise en damiers réguliers. Pourtant, en comparaison avec Tokyo, Sapporo est une petite ville (« seulement » 2 millions d’habitants contre 13, 4 millions pour la capitale).

Pour donner un ordre d’idée, la ville du nord ressemble à deux ou trois arrondissement tokyoïtes à qui on aurait donné des proportions américaines. En dehors de ce changement d’échelle, les ingrédients de la cité japonaise n’ont pas bougé : la passion du béton des années 80 est aussi passée par là, on retrouve les mêmes bouches de métro carrelées qu’à Tokyo, les mêmes distributeurs de boissons omniprésents, les mêmes chaînes de supermarchés.

Sapporo n’est donc pas une belle ville, c’est une ville japonaise classique avec son lot d’échangeurs autoroutiers et de fast-foods. Ici, pas un seul temple ou presque, on n’est pas à Kyoto. L’intérêt de la ville tient à son jeune âge : née dans les années 1860 sur décision impériale, Sapporo est l’une des seules villes japonaises dont l’urbanisme a été réfléchi. On n’a pas affaire à une mélasse urbaine désordonnée, à un entrelacs de micro-ruelles – la capitale régionale affiche au contraire une grande cohérence, chose unique sur l’archipel. Le centre-ville est coupé en deux par un immense parc, le Odori-koen, qui divise Sapporo entre « secteur nord » (Kita) et « secteur sud » (Minami). Chacun de ces secteurs est ensuite découpé en deux autres zones : nord-ouest et nord-est d’un côté ; sud-est et sud-ouest de l’autre. Ainsi, chaque pâté de maison se voit appelé par sa position par rapport aux points cardinaux. Par exemple ma résidence s’appelle « Kita 8, Higashi 2, Higashi-ku », c’est à dire « la jonction entre le 8ème bloc nord et le 2ème bloc est dans le secteur est ». Voilà pour l’urbanisme.

Pour l’industrie touristique, la région de Sapporo est souvent vendue comme la « petite Europe » du Japon : bâtiments impériaux des années 1880, docks en briques à Otaru qui ne dépareraient pas au Havre et terrains de golf entre deux champs de patates construisent pour les touristes du sud un imaginaire, celui d’un Japon rêvé qui n’a jamais vraiment existé, chaînon manquant entre le mode de vie nippon et les palais de Sissi impératrice.

Sinon, il ne neige pas encore.

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