Profession des jardins de Jules Ogier

Sapporo

Afin de compenser sa tendance au béton et à l’asphalte, Sapporo s’est couvert de verdure. Mais pas n’importe laquelle. Pas d’arbres le long des routes, pas de bosquets à l’angle des rues non plus. A la place, les parcs se multiplient. Là où Tokyo puise son oxygène indispensable dans de gigantesques espaces verts – Yoyogi, Shinjuku-koen ou les jardins impériaux – Sapporo n’a pas besoin de tant d’arbres. La capitale du nord est encerclée de champs et il y a bien assez de forêts à Hokkaido pour absorber le peu de pollution.

Pourtant, quand elle n’est pas recouverte de neige, la nature est ici partout. L’urbanisme moderne et fonctionnel de la ville fait la part belle aux parcs, pensés comme des respirations entre autoroutes et zones résidentielles. Des jardins vides et calmes, d’autres où la foule se bouscule. Des grands jardins, des jardins plus confidentiels. Des jardins verts, des jardins de pierre, des jardins illustres, des jardins sauvages. Mais aucun jardin qui ne sert à rien. Car tous ont une raison d’être, une profession.

Odori, le jardin qui mange

Les habitants de Sapporo ont leur argot, une identité bien définie mais pas de nom. Les Tokyoïtes vivent à Tokyo, les Kyotoïtes à Kyoto mais à Sapporo, la langue française n’a pas encore trouvé de mot pour désigner ceux qui habitent là. Sapporoïtes ? Profitant du vide linguistique et puisque chacun fait bien ce qu’il veut, j’opte pour les Sapporéens. Les Sapporéens, donc, partagent de nombreux codes – l’adresse du meilleur ramen de la ville, les passages souterrains les plus rapides en cas de neige trop abondante, les horaires du dernier métro à la gare centrale – ainsi qu’un rituel quasi religieux : le pique-nique du dimanche à Odori.

Odori, c’est l’immense coulée verte qui sépare la ville en deux, entre secteurs nord et sud. Plus qu’un parc, ces treize rectangles d’herbe coupée à ras sont un lieu de rencontre, la Grand’Place qui manque à Sapporo. En fin de semaine, le jardin est recouvert de petits stands à l’occasion d’un grand repas en plein air. Au Japon, cette pratique est en général associée aux « matsuri », ces fêtes populaires liées au Shinto durant lesquelles tout un quartier se réunit pour manger du poulpe frit et prier les ancêtres.

Chaque dimanche à Odori, c’est le matsuri laïc permanent, une grande célébration de l’art de vivre à la japonaise. De midi jusqu’au soir, on vient en famille déguster un bol de riz à la chair de crabe, discuter avec un collègue croisé par hasard ou donner des nouvelles du petit dernier à la vieille tante venue prendre le thé avec ses amies. Tout le monde est gentiment bourré au whisky single malt vendu sous les tentes « Nikka » et les agriculteurs de la région rivalisent d’efforts pour promouvoir leur mouton grillé ou leurs épis de maïs.

Tous les prétextes sont bons pour répéter l’opération le dimanche suivant : quand il ne s’agit pas de fêter la fin de l’été, on célèbre le début de l’automne – on peut également boire au nom des fleurs, lors d’une grande fête du lilas, ou de la musique à l’occasion d’un festival de Jazz. La semaine dernière, et en dépit de toute cohérence culturelle, s’est achevée l’Oktoberfest de Sapporo. Nous étions encore en septembre mais les fûts de bière n’attendent pas.

Maruyama, le jardin qui prie

Trop jeune pour abriter les vestiges du passé, Sapporo est pauvre en vieilles pierres. Ici, pas de pagodes ou de sanctuaires. Pas de temples non plus – sauf un : Hokkaido Jingu. Un ensemble d’autels en bois perdus au milieu du Maruyama-koen, le grand parc un peu sauvage de l’ouest de la ville. Trop organisé pour être qualifié de forêt, Maruyama n’est pas non plus un square ordonné et propret. C’est un type de parc qu’on pourrait retrouver à Kyoto, à mi-chemin entre la ville et le monde des esprits. En réalité, le jardin n’est pas le réceptacle du temple, il est le temple lui-même. Ici, le sacré est autant dans les poutres peintes des autels que dans les arbres environnants. C’est une conception du lieu de culte propre au Shinto : toute forêt est quelque part un espace mystique, une dimension parallèle.

Pourtant, dans la longue Histoire du Japon, Hokkaido Jingu est un lieu extrêmement récent, le témoin d’une époque où, pour affirmer son hégémonie, le gouvernement central de Tokyo faisait construire dans chacun de ses territoires des temples Shinto, la religion d’État dans les années 1880. Des architectes étaient ainsi envoyés dans les colonies de l’Empire – à Taïwan ou dans les îles Palau entre autres – pour y édifier pagodes et autels dans la plus pure tradition japonaise. Mais là où les dirigeants chinois et coréens ont soigneusement veillé à la destruction systématique de ces traces d’un passé honteux, Hokkaido – colonie de peuplement, a conservé son temple Shinto.

Maruyama est aussi un bon exemple d’une certaine banalité du sacré. Les badauds, bien que conscients de la nature du lieu, s’en accommodent et traversent le parc sans plus de révérence. Représentez-vous une forêt spirituelle parcourue par des joggeurs suants, des enfants mangeant leur glace ou des curieux passant le nez à travers la fenêtre d’un temple pour observer le mariage en cours. Il n’est pas rare qu’un des prêtres, habillé en tenue de cérémonie, vienne garer son 4×4 jusque devant l’entrée du sanctuaire pour entamer sa journée de travail. Vivre avec les esprits ne veut pas dire s’arrêter de vivre.

Hokudai, le jardin qui pense

Mais la grande star des jardins de Sapporo, le parc central qui fait la fierté de la ville, celui autour duquel tout gravite, c’est le campus de l’université. En japonais, elle s’appelle « Hokkaido Daigaku », mais ici tout le monde l’appelle par son diminutif, « Hokudai », un petit nom qui traduit la complicité entre les Sapporéens et l’institution. C’est un immense parc de 170 hectares s’articulant autours d’une allée centrale, plantée d’ormes, et dans lequel s’organisent les différents départements d’études. Rivières, étangs et collines de verdures voisinent donc avec les bâtiments universitaires. Hokudai, c’est la forêt qui pense.

Jusqu’à ce que l’État aménage un grand complexe universitaire dans l’île méridionale de Kyushu, l’université de Hokkaido possédait le plus grand campus de l’archipel. Presque une ville dans la ville – ou plutôt un morceau de campagne au cœur de Sapporo. Cette identité rurale remonte aux origines de l’école. Dans les années 1870, le gouvernement japonais, soucieux d’accélérer l’aménagement du territoire à Hokkaido, demande à un scientifique américain – le Dr. William Clark – de créer dans la ville coloniale de Sapporo une école d’agriculture. Clark sélectionne alors une immense parcelle de terre fertile aux frontières de la cité et y installe des champs expérimentaux pour former les futurs grands propriétaires terriens. La transformation de Hokkaido en garde-manger de l’Empire a donc commencé ici.

Au cours du XXème siècle, l’école est élevée au rang d’université impériale par l’État japonais soucieux d’affirmer l’unité du territoire. Le style « pionnier » des premières bâtisses en bois coexiste depuis avec des constructions plus modernes en briques ou en béton qui donnent parfois au campus des airs de gros village. A la fois plantation de salades et musée à ciel ouvert, festival architectural et pôle d’enseignement supérieur, le campus est un lieu chimère. Mais on se sent chez soi à Hokudai– et c’est sans doute le principal.

Les parcelles d’expérimentation sont encore là, horizon vide au sein de la ville. En longeant le campus par l’ouest, on peut même apercevoir deux vaches brouter nonchalamment l’herbe universitaire. Suite à mon enrôlement fortuit dans le glorieux club d’agriculture de Hokudai, j’ai fait la rencontre des maraîchers qui entretiennent ces champs : un groupe exclusivement féminin, constitué d’élèves de l’école d’agronomie – pour la plupart des filles de la ville venues apprendre la gestion agricole à Hokkaido.

Je me suis donc retrouvé les genoux dans la terre retournée – au cœur de la fraîcheur matinale – à déterrer des patates douces grosses comme des nourrissons. Des bébés bien gras, violets et terreux, mais de beaux bébés tout de même. A chaque nouvelle pépite, le chœur botté et ganté manifestait son étonnement sans cesse renouvelé par de sonores onomatopées. En paiement de mon travail : une courgette fraîchement cueillie et le sentiment de m’être un peu plus rapproché de la culture des premiers colons.

Moerenuma, le jardin qui rêve

Voila pour les jardins classiques, ceux que Sapporo a hérité du passé, ceux qui nous parlent urbanisme, religion ou politique. Mais il existe un dernier jardin. Un parc un peu à part tant sur le plan mental que géographique. Il faut s’éloigner du centre-ville pendant une petite heure pour y parvenir, c’est un voyage nécessaire qui aide l’esprit à sortir définitivement de la cité. Moerenuma-koen est un rêve, une vision irréelle qui repousse les définitions et les superlatifs.

En 1982, Isamu Noguchi est approché par la capitale du Nord pour réaliser un jardin. L’artiste ultra-prolifique est une sorte de Le Corbusier nippo-américain, élève de Brancusi dans les années 1920 et qui réussit à conjuguer la modernité de l’après-guerre avec les techniques traditionnelles chinoises. Sculpteur de formation, il fut aussi peintre, designer et architecte. Son travail, abstrait et singulier, s’arrête à sa mort en 1988. Il laisse derrière lui les plans d’une dernière œuvre, monumentale et géniale – le Moerenuma Park – qui mettra plus de quinze ans à sortir de terre.

Entrer dans le jardin du sculpteur fou c’est mettre le pied dans une œuvre totale, passer à travers le cadre du tableau. Noguchi a véritablement modelé la nature pour créer un ensemble de formes épurées qui semblent flotter à la surface de la terre. A perte de vue s’étend une pelouse éclatante. Soudain une colline en pain de sucre surgit en face de vous. Derrière elle, une forêt broussailleuse apparaît avec, en son centre, un jet d’eau gracieux et délicat. Équilibre de formes brutes et d’horizons dégagés, le jardin donne à voir des paysages venus d’un autre monde, des esquisses de montagnes en apesanteur ou une pyramide de verre posée au creux d’un vallée. Par beau temps, le soleil comme les nuages eux-mêmes se transforment en éléments décoratifs et – du haut des collines – on aperçoit la ville au loin qui, toute entière, entre dans le jardin.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s