The Flash

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Cette série doit être l’une des meilleurs séries que j’ai pu voir (et j’en vois beaucoup:)) et continue de l’être encore. Pour tous les fans de DC Comics (dont je fais parti :)), c’est très agréable de découvrir les origines de Flash, l’homme le plus rapide du monde. Surtout pour ceux qui comme moi on grandit avec les images du dessin animé de la Ligue des Justiciers qui certes datent un petit peu mais reste une très bonne adaptation. Dans cette adaptation, on ne trouve malheureusement pas beaucoup de détails sur Flash qui était pourtant l’un des principaux personnages faisant parti des fondateurs de la Ligue.

Mais aujourd’hui (enfin ça fait un an quand même :/) DC revient pour nous proposer le retour de ce héro méconnu Barry Allen alias The Flash. Le personnage de Barry joué par Grant Gustin fait aussi une apparition dans la saison 2 épisode 8 de Arrow qui nous permet d’avoir un premier aperçu de la personnalité du futur héro.

Comme vous l’aurez compris la série met en scène Barry et son équipe (qui deviendra sa famille) et les embarquent dans leurs aventures impliquant des méta-humains (vous vous demandez ce que signifie ce terme allez regarder la série :)). La série contrairement a celle de Arrow avec laquelle elle est liée apporte une sorte de lumière contrairement a Arrow qui agit plutôt dans l’ombre et reste un personnage entouré d’obscurité. Alors que Flash est plus lumineux, plus insouciant, plus enjoué ce qui fait un beau contraste entre les deux séries et renvoi a différentes thématiques.

le scénario est bien écrit et les acteurs bien choisit. Tous lutte contre les méta-humains et essaye de découvrir la vérité sur le meurtre de la mère de Barry et sur l’identité du Reverse Flash. La série s’épanouit à son rythme entre les buts finaux et les enquêtes sur les méta-humains. Et j’aime assez ce petit clin d’œil fait à la série des années 80 car l’acteur qui y jouait le Barry Allen, joue ici le père du nouveaux Flash et c’est un peu comme la relève et je trouve cela plutôt sympathique.

C’est une série que je pense ne pas oublier et continuer à regarder car elle nous apporte tous les bons ingrédients: amour, tragédie, vérité, humour, amitié, tristesse et douleur parfois.

Voila c’est fini, mais juste une dernière chose: faite attention car vous risquez de devenir accro!

 

Les Ombres de Canyon Arms de Megan Abbott

On découvre Betty au moment où débute pour elle la fin du rêve et le début de la glissade vers l’anonymat et l’échec si cuisant, le moment où elle comprend que ces amants qui pouvaient aider sa carrière, dont elle pensait bien abuser pour grimper, ont gagné contre elle comme avec tant d’autres, qu’elle n’est une oie blanche de plus. megan abbott

Et pour son plus grand malheur, elle occupe un logement où s’est déroulée une tragédie du monde faux et puant de l’industrie hollywoodienne, la mort tragique d’un libraire épris des stars qui s’est brûlé les ailes à trop s’approcher de ce miroir aux alouettes. Petit à petit, elle cogite, découvre des indices, s’imagine, voit, soupçonne…

 

Touchant et désabusé.

L’eau chaude et l’eau froide de Jules Ogier en direct du Japon

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Si t’es venu ici c’est que t’as pas peur de la neige ou du froid !
Tu devrais.

Changement de tempo

Quand les insectes sont de sortie, c’est que l’hiver approche. C’est en tout cas ce que déclare Ichikawa-sensei, qui enseigne le japonais le mardi matin. « Vous n’avez pas vu les yuki mushi ? Non ? Moi je les ai vu ! Eh bien, ça veut dire qu’il va bientôt neiger ! » En effet, depuis quelques jours, on ne peut plus sortir sous les arbres du campus sans rentrer par mégarde dans un nuage de mouches microscopiques au vol silencieux qui se collent dans vos vêtements et s’engouffrent dans vos narines.

Au rayon des signes précurseurs de l’hiver, les masques chirurgicaux se multiplient sur les visages enrhumés. Bien calé derrière les oreilles, le rectangle de papier ne laisse souvent apercevoir d’un visage qu’une paire d’yeux châtaigne, un bandeau de peau coincé entre les tignasses emmêlées et les écharpes de laine. Ainsi mis en valeur, le regard s’ouvre grand, remplace un sourire ou une moue et exprime avec mystère les émotions frigorifiées. C’est un langage tacite qui réduit la communication à une pupille qui roule et quelques onomatopées.

Le thermomètre lumineux géant de la place Akarenga descend de deux degrés par semaine avec la régularité d’un coucou suisse. Un photographe chevronné passe ses journées sous les arbres roux de l’université. Les imprimés ‘écureuils et noisettes’ font fureur dans les boutiques de vêtements. L’automne s’installe dans la durée, c’est une rythmique différente, un tempo qui s’accélère. Le pas de la foule se fait plus vif. Il faut se réchauffer et remplir sa journée avant que le soleil ne se couche prématurément au milieu de l’après-midi. Échapper aux averses, aussi, la pluie frappant toujours quand on s’y attend le moins.

La saison des typhons s’achève, mais la traversée d’un parc en soirée ressemble encore souvent à une expédition à travers les paquets de feuilles mortes, les rafales de pluie et le vent qui s’engouffre dans la vallée. La forêt de l’université se tord ainsi dans tous les sens, transpire, frissonne et ondule avant de retrouver son calme, jonchée d’humus retourné. Ce n’est qu’une phase de transition, une préparation pour le grand final dont on me parle depuis le premier jour : l’arrivée de la neige. Elle attire comme elle repousse. Nombre d’étudiants en échange sont venus pour elle – depuis la Scandinavie ou le Canada – craignant la chaleur insupportable du Sud.

On dit qu’il existe, en langue inuite, plus d’une dizaine de termes pour désigner la neige. Chacun ses obsessions : au Japon, il y a trois mots pour parler d’eau. D’abord « o-mizu » (お水), le plus commun, le liquide général, celle qui sert à arroser les plantes, à se laver. C’est l’eau toute simple, toute bête. Ensuite, il y a « o-hiya » (お冷), l’eau fraîche, qui désaltère, celle que l’on vous sert un verre à la fois dans les restaurants. Et puis il y a « o-yu » (お湯), l’eau chaude, la plus importante. C’est l’eau de la civilisation, celle qui sert à faire le thé – et donc à recevoir – et celle dans laquelle on se baigne.

Le changement de statut de l’eau n’est donc pas physique mais culturel. L’eau froide peut devenir chaude, mais son usage change alors. Puisqu’on ne fait pas la même chose avec, pourquoi leur donner le même nom ? La fonction précède la nature. Mais l’eau peut être chaude sans passer par une bouilloire. L’eau thermale, qui s’échappe de la montagne, c’est aussi de l’ « o-yu ». À Hokkaido encore plus qu’ailleurs, le bain est un créateur de lien social, un moment à part, une institution.

Sortir de la ville

Bon, on a fait le plein, le GPS fonctionne, tout le monde a pris sa serviette et son shampoing, le temps est magnifique : c’est parti. Tada dé-serre le frein à main et engage la voiture sur le boulevard. En ce samedi matin, le soleil est déjà haut dans le ciel. Les salarymen ont déserté les immeubles du centre-ville, la foule des badauds se répand le long du Odori Park. Il est temps de partir.

On avance patiemment dans le réseau urbain, l’agglomération de Sapporo s’étendant sur des kilomètres de banlieues bétonnées, parsemées de stations-service désertes et d’entrepôts alimentaires. C’est le véritable cœur économique de l’île, une zone industrielle démesurée qui fait la jonction entre les porte-conteneurs accostés au port moderne d’Ishikari et les grands magasins verticaux du centre. Une route construite plus qu’une vraie agglomération, le chaînon manquant entre la ville et les champs.

Au volant, Tadasuke – dit Tada, étudiant en biologie, cheveux en pétard et lunettes fumées – jette un œil expert à la carte animée. Le reste de la voiture somnole, le paysage défile. Le voyage dans le Sud commence. Mélange subtil de forêts clairsemées, de vallées encaissées et de lacs gigantesques bordés de montagnes encore vertes, Hokkaido prend parfois, en automne, des airs de Terre du Milieu miniature. Aucune trace d’activité humaine si ce n’est la route large qui serpente entre les collines rocailleuses. De l’herbe jaune pâle noyée par la pluie, une série de poteaux électriques qui descend vers une ferme isolée. Quelque chose à mi-chemin entre la Comté des hobbits, un paysage breton et une forêt russe. Le résultat n’est pas exotique mais surprenant, inattendu.

On aperçoit la mer à l’horizon. Sur la plage de rochers une fine bruine commence à tomber. Difficile d’accepter qu’il s’agit là de l’océan Pacifique. Le regard se perd dans le lointain. En ligne droite, la prochaine terre est sans doute Hawaï ou la Californie – où il fait probablement plus beau. Les mouettes ont remplacé les corbeaux, les seules boutiques qui bordent la route sont maintenant des grossistes en poisson et des garages automobiles.

Dans le bain électrique

Depuis la plage, prenez la troisième sortie à droite, rentrez dans le tunnel qui passe sous la montagne, ressortez dans la vallée. Vous voilà à Noboribetsu. Un paysage de fin du monde : des volcans endormis délimitent une cuvette de roche pourpre d’où jaillissent des geysers d’eau brûlante. Depuis les pierres pelées de hautes fumerolles s’élèvent vers le ciel. Un ruisseau chargé de sulfure s’écoule depuis les collines en répandant une odeur d’œuf pourri. Sur le bas-côté une pancarte anglophone annonce la couleur : « Welcome to the valley of Hell ». Enfer tout relatif puisque la chaleur du sous-sol a fait de Noboribetsu l’une des destinations thermales les plus prisées de l’archipel.

Alors on achète son ticket, on se déshabille et on rentre dans l’onsen. Face aux montagnes, l’établissement des bains décline une palette de piscines impeccables et fumantes. Plongé dans cette casserole, le corps se relâche, le cerveau commence à lentement bouillir dans un crâne sous pression. Le regard hagard se perd alors dans la contemplation des neuf cercles de l’enfer, baignés d’une douce lumière et traversés par une cohorte de touristes chinois.

Bain froid, sauna, hammam, bain à bulles… les suppliciés venus des environs déambulent d’un pas mou d’une attraction à l’autre. Dans un coin de la pièce, il est même proposé un « bain électrique » : un bassin aux bords métallisés dont l’eau est parcouru par un courant continu qui stimule vos muscles comme ceux d’une grenouille de laboratoire. À l’intérieur, un vieil homme chauve semble dormir, bercé par les décharges. Les monstres en peignoir du « Voyage de Chihiro » ne sont pas très loin. À travers la fenêtre, le jour se couche sur le pays du feu et ses volcans tranquilles.

Recréer le Mouton de Jules Ogier en direct du Japon

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Ça va vous surprendre, mais, au Japon, Murakami n’a pas toujours été reconnu en tant qu’écrivain. Ici, c’est aussi un traducteur. De littérature américaine, surtout. Il s’est attaqué à tout Carter, Raymond Carver ou Fitzgerald. Vous voulez connaître les influences de Murakami ? Lisez ceux qu’il a traduits. Travailler avec lui, c’est donc traduire un traducteur.

Un jour, j’étais dans ma maison – dans la forêt, au Nord de Toronto – et voilà qu’il m’appelle. Il était de passage à New York et souhaitait venir me voir. Le lendemain soir, arrive une grande voiture noire, conduite par un chauffeur. Il est resté une nuit pendant laquelle nous avons parlé musique et littérature. Le chauffeur nous a préparé un repas délicieux et le lendemain matin ils avaient disparu. Quelques années plus tard, en lisant « Kafka sur le Rivage », j’ai reconnu ma maison dans les bois. Elle était entrée dans le roman. Voila comment j’ai rencontré Haruki.

Il s’arrête et se saisit d’une édition neuve d’une de ses traductions, une vieille nouvelle des débuts de l’écrivain. Il en lit un passage à voix haute. Deux mystérieuses jumelles anonymes, un électricien un peu trop curieux, un protagoniste paumé aux questions absurdes. L’audience écoute, le jour se couche, les néons ronronnent.

Quand « La Course au Mouton Sauvage » a été publié, un grand colloque de tous ses traducteurs a été organisé. L’action du livre se déroulant à Hokkaido, tout le monde a été réuni ici, à Sapporo, pendant quelques jours. On devait être une quarantaine, venus des quatre coins du globe. C’est là que je me suis rendu compte de l’ampleur de son succès. Qu’est-ce qu’un auteur populaire ? C’est un écrivain qui expérimente. Évidemment, Haruki a des obsessions, on peut retrouver des éléments récurrents – mais chacun de ses livres est une réinvention complète. C’est particulièrement vrai pour ses nouvelles. Voila sa contribution à la littérature mondiale : quand nous seront tous morts, on parlera encore de ses histoires courtes et ses romans passeront au second plan.

Il compose une rythmique, une logique musicale qu’on pourrait comparer à du jam. Imaginez-vous un jazzman qui se lance dans de longues improvisations, lance une question, se répond à lui-même… Cette forme libre rentre dans un thème défini, un refrain stable, mais elle permet une grande liberté dans l’écriture. C’est un parcours spontané conçu pour surprendre le lecteur mais aussi pour s’étonner soi-même.

Traduire « La Course au Mouton Sauvage » ne revient donc pas à retrouver la même partition mais à recréer les mêmes sentiments d’écoute avec un orchestre différent. La traduction mot à mot est une littérature morte. Le défi est de parvenir à un rythme qui transmette au lecteur l’émotion de l’écrivain à sa table de travail. Par exemple, les dialogues chez Murakami ont quelque chose du sketch de clowns, ça fuse avec une grande économie de moyens. On sent qu’il s’amuse à les écrire – comme on doit s’amuser à les lire.

L’âme, le cœur et l’esprit

Restent les mots intraduisibles. Dans un de ses romans, le protagoniste perd progressivement son « kokoro » (心), une idée très japonaise qui désigne le siège des émotions, l’origine des passions. Comment traduire cela ? L’âme ? L’esprit ? Le cœur ? L’un est trop chrétien, l’autre trop mental, le troisième trop biologique. En Japonais, ce n’est pas le mot qui définit la situation mais la situation qui définit le mot. Ma proposition serait de laisser « kokoro » mais les éditeurs n’aiment pas beaucoup ce genre de choix ! Murakami, lui, a eu plus de marge dans sa traduction de « Gatsby le Magnifique » : il a gardé quelques mots en anglais mais personne n’a osé le contredire.

Vous savez pourquoi ses livres de débutant sont à la première personne et ses derniers à la troisième personne ? Quand il a commencé à écrire, il utilisait le pronom « boku » (僕) pour signifier « je » mais c’est un mot qui ne peut être employé que par de jeunes hommes… En vieillissant, et puisqu’il continuait à choisir des personnages jeunes, il a délaissé la première personne dans laquelle il ne se reconnaissait plus.

Pour finir, voilà une histoire que Haruki raconte régulièrement. Pour son premier roman, il se retrouve bloqué par la langue japonaise, il n’arrive pas à trouver les mots. Alors il ressort sa vieille machine à écrire et rédige en dizaine de pages dans un anglais basique. Puis, il se traduit en japonais et retrouve les mots simples et le style limpide qu’il avait oublié. Simplement le récit, l’émotion.

La nuit est maintenant complètement tombée. Il repose le livre avec lequel il occupait ses mains. Je l’ouvre et aperçois, à l’intérieur, une dédicace de l’auteur : « A mon ami, avec qui je partage deux mondes ».

Merci à Ted Goossens d’avoir donné son accord à la publication de ce chapitre.
Ce texte est librement inspiré de sa conférence à Hokkaido University le 13

Le faux rond blanc cassé de Jules Ogier en direct du Japon

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Début du zazen.
Être concentré. Vers quoi ? Ne pas réfléchir, garder la bonne position des mains, des doigts, du dos. Ne pas penser, ne pas s’agiter. Regarder devant soi. Ne pas dormir. Ne pas fermer les yeux. Mais les fermer quand même. Sinon, les yeux se dessèchent. Probablement. Est-ce qu’on peut perdre la vue si on oublie de fermer les yeux ? Ne pas réfléchir, maintenir la position. Fixer le mur. Devant moi, il y a un tableau. Un grand tableau. Je ne peux pas le voir complètement. Il est là, à quelques centimètres de mon crâne. Je ne sais pas ce qu’il représente. Je ne vois que des strates de peintures, vertes et noires. Assis en position du lotus, les pieds derrière les genoux, les muscles sont détendus. Il faut simplement attendre. Ou ne pas attendre ?

À hauteur de mon regard, un rectangle. Ou plutôt un carré, une sorte de faux rond aux angles durs. Il est blanc cassé, pas réellement solide. Ne penser à rien, regarder au-delà du tableau. Mhm. Ma jambe droite me lance, je ne sais pas ce qu’il se passe dedans. En extérieur, tout va bien, elle ne gonfle pas, mais elle me fait mal. Tout cela est très étrange. Se concentrer. Une odeur d’encens, un battement dans un coin de la pièce. Comme un tambour ou une cymbale. « Un son dans une nuit sans air ». C’est quoi ce poème déjà ? Pas vraiment régulier, un battement toutes les minutes, peut-être. Ne pas compter les secondes. 1, 2… Ne pas compter les secondes. Se concentrer. Concentré de tomates. Chut. Je fixe le mur.

Ça pourrait être quoi ce faux rond blanc cassé ? Un arbre, un visage ? Une pierre dentelée. Dentelée ? Comme une mâchoire ? Comme un couteau ? On devrait fabriquer un couteau avec des dents. Ça couperait bien ? Peut-être. Focus. Stay focus. Pourquoi je me parle en anglais ? Se recentrer sur sa propre respiration. Inspirer, expirer, inspirer… Mhfff… Pfff… Mhfff… Tout va bien. Un son de cloche, c’est fini, on desserre les jambes – je ne sens plus celle de droite – on redescend les escaliers.

Fin du zazen.

Je ne vais pas au Japon de Jules Ogier

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– Et toi tu vas où l’année prochaine ?
– Tu connais Sapporo, au Japon ?
– Non, c’est près de Tokyo ?
– Non non, c’est à Hokkaido.
– Où ça ?
– Hokkaido, l’île du Nord. Au Nord du Nord.

S’en suit un mouvement de l’index vers le haut au moment où je répète le mot « Nord ». Tu vois, au Nord-Nord-Nord-Nord ? Là où il neige toute l’année. Où des ours se baladent en liberté dans de grands parcs naturels. Où les gens s’emmitouflent dans d’énormes manteaux et vivent dans des galeries souterraines pour se protéger du froid. Je vais là-bas. Au Nord.

Mais je n’y vais pas complètement par hasard. Je connais déjà un peu Tokyo et Kyoto, je cherchais une ville loin de tout francophone, loin de mes amis avec qui j’aurai passé tout mon temps, loin d’un milieu trop internationalisé. Dans ces conditions, séjourner un an entre les autoroutes de la capitale ou dans un jardin zen kyotoïte n’aurait été qu’une demi-réussite. Non, je recherche l’immersion complète – et tant pis si ça implique des températures négatives.

Sur une carte, le Japon me fait l’effet d’un « pôle est ». Évidemment, il y a un pôle nord, un pôle sud mais plus on va à l’ouest plus on se rapproche de l’est – et inversement. Pourtant, pour l’Européen que je suis, il y a clairement un « ouest » défini culturellement : l’ouest américain, les grands espaces canadiens, la Californie… De la même façon l’ « est » m’évoque un Orient magique et multiple depuis les pays slaves de l’est européen jusqu’à l’Extrême-Orient asiatique. Au sein de ce bout du monde, le Japon m’apparaît comme la dernière limite, la frontière finale entre est et ouest. Le troisième pôle. A l’échelle de l’archipel, Hokkaido serait donc le Finistère des Finistères, encore plus loin dans la mer, la dernière terre émergée avant le Pacifique.

Bien sûr je me suis un peu renseigné, auprès des japonais de tous bords ou de ceux qui avaient déjà fait le voyage. « Tu veux aller à Sapporo ? Mec, c’est génial, tu vas découvrir des choses tellement différentes » a réagi une amie nippophile. « Dude, Sapporo is awesome for ramen and onsen! And you should definitively go skiing there! » me dit un étudiant japonais de première année. « Le truc énorme à Sapporo c’est le festival de la neige. Une fois par an, ils construisent d’énormes statues en glace ! C’est trop bien. » conclut un français ayant voyagé en Asie.
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D’autres m’ont donné un son de cloche différent. « Quoi ?! Mais qu’est-ce que tu vas faire à Sapporo ? Tu voulais pas aller à Tokyo ? » « Hokkaido ? Woaw, c’est un peu plus extrême que le Kanto ça ? Au moins tu vas vers la différence ! C’était trop mainstream un an à Kyoto ? Monsieur veut faire son hipster-voyageur ? » En préparation du voyage, je me suis même aperçu qu’il n’existait aucun guide de la région, à peine une dizaine de pages dans les ouvrages consacrés au Japon. « Ça n’est pas vraiment une zone plébiscitée par les touristes français » me lâche désolé l’employé de la belle librairie Voyageurs du Monde, à Paris. Des guides sur le Bhoutan ou l’Albanie, oui, mais Hokkaido, connais pas. Pourtant ça n’est pas parce qu’il n’y a rien d’écrit qu’il n’y a rien à voir. Au contraire.

Au jeu des comparaisons Asie/Europe, Hokkaido se rapproche volontiers de l’Irlande. Une autre île très verte avec qui elle partage sa superficie (avantage au département japonais, mais pas de très loin) ainsi que son nombre d’habitants. Peut-être aussi un rapport particulier avec un puissant voisin îlien, un amour immodéré de la bière comme du whisky et de vastes cheptels. Les similitudes s’arrêtent là mais ça donne une idée de l’identité de la petite ‘Ezo’ (l’ancien nom de l’île) située à quelques heures de bateau des géants russes ou chinois.

Mais revenons à l’essentiel : je pars d’abord dans un cadre universitaire. Fringant étudiant depuis 2013 à Sciences Po et après deux ans passés entre les brumes du Havre – au sein du programme asiatique de l’école parisienne, j’intègre pour onze mois Hokkaido Daigaku, l’université de Sapporo, l’une des sept écoles impériales fondées au XIXème siècle. Un but donc : l’étude intensive du japonais et des sciences sociales appliquées à la région ! Car c’est l’objectif affiché du programme international de « Hokudai » : promouvoir aux yeux du monde une ville – Sapporo – mais surtout la région méconnue de Hokkaido.

En résumé, l’avis le plus souvent entendu pourrait être « Hokkaido c’est immense, fabuleux et extraordinaire – tu vas adorer – mais ça n’est pas le Japon ». Japonais comme français en parlent comme d’un pays différent. Un pays où bien sûr on parle japonais – sans gros accent, me dit-on – mais où les gens, la terre, l’atmosphère ne sont pas les mêmes. Un deuxième Japon, une Nation dans la Nation. « Tu veux dire, un peu comme la Corse ? » « Non, pas comme la Corse, il n’y a pas de revendication indépendantiste ou quoi que ce soit de politique. Mais il y a quelque chose qui n’est pas ‘japonais’. Ou en tout cas pas conforme à l’idée que tu te fais du Japon. »

Bigre. Alors je ne vais pas au Japon. Je vais dans un pays qui n’existe pas vraiment, dont certaines parties sont d’ailleurs encore disputées entre Moscou et Tokyo, aux frontières du monde japonais. Ce « Far North » asiatique n’a pas la réputation des villes du Sud, on connaît bien moins Sapporo que Kyoto ou Osaka à travers le cinéma, les mangas, l’actualité. Un monde rural et froid, une exception asiatique. Un pays inconnu, ou en tout cas négligé, qui sera donc – pour le meilleur et pour le pire – une vraie découverte.

Quelques semaines avant de prendre l’avion, je me remémore ces témoignages épars. Je suis un peu perdu parmi toutes ces images hétéroclites, floues et contradictoires. Où est-ce que je vais bien mettre les pieds ? Le Hokkaido d’avant voyage devient une somme d’impressions et de rêves désorganisés. Rien d’une fresque propre et nette. « Et toi, tu le vois comment ce tableau ? » me demande un ami. Je vois une grande ville moderne en damier plongée dans une neige de sucre glace. Je vois un gigantesque campus, rouge des feuilles de l’automne. Je vois des tavernes microscopiques où se rencontrent les habitués de la chaleur des bols de ramens. Je vois beaucoup d’animaux, à poil, à plumes et à cornes qui se parlent en japonais à la lumière de la lune. Quelque chose d’inattendu, de touffu. D’un peu rugueux et hirsute. Chaleureux et sincère, aussi.

« Le tableau ? Encore un peu bordélique. »

L’île-route de Jules Ogier

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Au petit matin, l’avion vole au-dessus du Pacifique. Il est plein de salarymen en costumes, visiblement coutumiers de la liaison Tokyo-Sapporo. Une heure et demie depuis les pistes de bitume de Haneda International. Nous survolons les plages du Tohoku, la côte est de Honshu, l’île principale de l’archipel. Le ciel est dégagé, pas un nuage, on aperçoit au loin les côtes de Hokkaido. Vu de dessus, l’île carrée est broussailleuse, divisée entre forêts et parcelles cultivées. De petites villes côtières, des axes autoroutiers séparent champs jaunes et roux. L’avion poursuit sa descente. Le paysage au sol se précise, la mer s’éloigne, l’appareil s’enfonce dans les terres.

On prend conscience de l’importance des routes à Hokkaido. Entre la côte et la première vraie ville en vue quelques minutes s’écoulent. A en juger par mes voisins de bord, le vol depuis la capitale est une nécessité. Nombre d’entre eux rentreront probablement par l’avion du soir après avoir signé un juteux contrat ou présidé à une réunion capitale. Ce rapport primordial de l’île à la route n’est pas un hasard. Un tunnel sous-marin, le plus long du monde, relie l’île au « continent » ; de longues autoroutes s’étendent depuis Sapporo jusqu’aux différentes régions ; le train assure des liaisons quotidiennes jusque dans les campagnes les plus reculées. Colonisée au XIXème siècle, l’île a d’abord été contrôlée par la route. En japonais, ce lien est visible jusque dans la langue. « Hokkaido » s’écrit «北海道 » c’est à dire « la route vers la mer du nord ». [北 = nord, 海 = mer, 道 = voie, chemin] ile route

Par ce nom, le territoire est réduit à sa position géographique, entre Honshu et la mer d’Okhotsk, mais aussi à sa fonction : l’île n’est qu’un accès direct à l’océan, elle offre à Tokyo une vue sur le Pacifique Nord et les côtes sibériennes. Car si Hokkaido est un pays-route, cette route est à sens unique, elle va vers la mer du nord – et non pas vers Honshu. Ce nom est révélateur du projet des pionniers des années 1860 : civiliser le sud, construire des habitations, une industrie, des routes, puis avancer vers le nord – et recommencer. L’avion vient de se poser.

-Bonjour, je suis un nouvel étudiant de Hokkaido University. Comment est-ce qu’on va à Sapporo depuis l’aéroport ?

La responsable de l’accueil des voyageurs m’indique un bus affrété par l’université. Rempli d’une dizaine de collègues endormis, il démarre en direction de la capitale locale. Et là, surprise, je réalise qu’on me ment depuis le début, je ne suis pas au Japon : je viens en fait d’atterrir aux États-Unis. Le paysage est irréel, on se croirait réellement quelque part dans le Maine ou le Vermont, dans une campagne de carte postale. De tous côtés, les champs de maïs s’étendent jusqu’aux montagnes, séparés par de petits ruisseaux ou une ferme d’éoliennes. Le long de la route s’alignent des maisons en bois peint impeccables. Il est 9 heures du matin et nous traversons l’extrême sud de l’île, à mi-chemin entre « La petite maison dans la prairie » et « Animal Crossing ».

Mais le Japon revient en force. Depuis l’aéroport, force est de constater que je ne suis ni en France ni dans une Amérique hollywoodienne. Le décalage culturel passe par les détails : l’odeur de friture des conbini, le design cubique des voitures, les coupes de cheveux rétros des lycéennes, les improbables costumes trop larges des employés se rendant au bureau. J’avais oublié à quel point le Japon pouvait être japonais. J’ouvre un petit livre d’accueil aux étudiants étrangers qu’on vient de me remettre. Le guide commence par un graphique décrivant le processus de l’ « ajustement culturel ». C’est une courbe qui matérialise les étapes de l’intégration d’un individu dans une société étrangère.

1) Tout d’abord, le nouvel arrivant est surpris, s’étonne du moindre détail exotique, c’est la lune de miel. (« Oh des voitures cubiques ! »)

2) Ensuite il associe les différences culturelles avec son propre pays comme des frustrations. En résulte un sentiment d’isolement et d’insécurité. (« Ici, tout est moche ! En plus il pleut ! Pourquoi je suis pas allé à Tokyo avec mes amis ?! Bouhouhou. »)

3) Puis il commence à maîtriser son nouvel environnement avec ses codes et ses situations. Il peut alors distinguer de nouveau des éléments positifs autours de lui. (« Mhm, le poisson est vraiment pas cher dans ce supermarché… J’y retournerai. »)

4) Au bout de quelques mois, l’étranger n’est plus vraiment un étranger, il se sent chez lui et accepte les coutumes locales comme normales. (« Après les cours, j’irais bien au sentô… On devrait faire ça en France aussi ! »)

Nous arrivons enfin à Sapporo, je commence à comprendre la règle qui régit l’île : Hokkaido, c’est le Japon en moins peuplé mais en plus grand. Sans contraintes géographiques, la ville s’est donc étalée de tout son long. Le moindre carrefour est une deux fois deux voies, le centre-ville, très vertical, est parsemé d’immeubles d’habitations longilignes et de tours de bureaux, on descend rarement en-dessous des 8 à 10 étages. Dominée par le gratte-ciel de la gare, la JR Tower, l’agglomération s’organise en damiers réguliers. Pourtant, en comparaison avec Tokyo, Sapporo est une petite ville (« seulement » 2 millions d’habitants contre 13, 4 millions pour la capitale).

Pour donner un ordre d’idée, la ville du nord ressemble à deux ou trois arrondissement tokyoïtes à qui on aurait donné des proportions américaines. En dehors de ce changement d’échelle, les ingrédients de la cité japonaise n’ont pas bougé : la passion du béton des années 80 est aussi passée par là, on retrouve les mêmes bouches de métro carrelées qu’à Tokyo, les mêmes distributeurs de boissons omniprésents, les mêmes chaînes de supermarchés.

Sapporo n’est donc pas une belle ville, c’est une ville japonaise classique avec son lot d’échangeurs autoroutiers et de fast-foods. Ici, pas un seul temple ou presque, on n’est pas à Kyoto. L’intérêt de la ville tient à son jeune âge : née dans les années 1860 sur décision impériale, Sapporo est l’une des seules villes japonaises dont l’urbanisme a été réfléchi. On n’a pas affaire à une mélasse urbaine désordonnée, à un entrelacs de micro-ruelles – la capitale régionale affiche au contraire une grande cohérence, chose unique sur l’archipel. Le centre-ville est coupé en deux par un immense parc, le Odori-koen, qui divise Sapporo entre « secteur nord » (Kita) et « secteur sud » (Minami). Chacun de ces secteurs est ensuite découpé en deux autres zones : nord-ouest et nord-est d’un côté ; sud-est et sud-ouest de l’autre. Ainsi, chaque pâté de maison se voit appelé par sa position par rapport aux points cardinaux. Par exemple ma résidence s’appelle « Kita 8, Higashi 2, Higashi-ku », c’est à dire « la jonction entre le 8ème bloc nord et le 2ème bloc est dans le secteur est ». Voilà pour l’urbanisme.

Pour l’industrie touristique, la région de Sapporo est souvent vendue comme la « petite Europe » du Japon : bâtiments impériaux des années 1880, docks en briques à Otaru qui ne dépareraient pas au Havre et terrains de golf entre deux champs de patates construisent pour les touristes du sud un imaginaire, celui d’un Japon rêvé qui n’a jamais vraiment existé, chaînon manquant entre le mode de vie nippon et les palais de Sissi impératrice.

Sinon, il ne neige pas encore.