« Pauvre chose » de Risa WATAYA

pauvre choseUn trio amoureux … ça déménage !

Voici donc un classique trio amoureux : un jeune homme de 30 ans, Ryûdai, employé dans une entreprise japonaise, mais qui a vécu presque toute sa vie aux Etats-Unis, Julie, la narratrice et petite amie de Ryûdai, qui travaille dans un grand magasin au rayon mode, et enfin Akiyo, l’ex de Ryûdai, qui l’a connu aux Etats-Unis et est rentrée au Japon avec lui, mais que Ryûdai a quittée.

La magie du livre est que le lecteur est littéralement pris au piège dans cette histoire. Il penche d’un côté, de l’autre, il a pitié ou il est écœuré par la docilité de Julie, il voudrait parfois lui faire entendre raison (mais ouvre les yeux, écoute ce que te dit ta collègue, qu’un homme et une ex dans un même appartement ça ne peut que « mal » tourner …)…

Ce qui est sûr, c’est que personne ne reste de marbre !

Une comédie sentimentale à la japonaise, tout en retenue mais qui ne manque pas de piquant !

L’eau chaude et l’eau froide de Jules Ogier en direct du Japon

onsen

Si t’es venu ici c’est que t’as pas peur de la neige ou du froid !
Tu devrais.

Changement de tempo

Quand les insectes sont de sortie, c’est que l’hiver approche. C’est en tout cas ce que déclare Ichikawa-sensei, qui enseigne le japonais le mardi matin. « Vous n’avez pas vu les yuki mushi ? Non ? Moi je les ai vu ! Eh bien, ça veut dire qu’il va bientôt neiger ! » En effet, depuis quelques jours, on ne peut plus sortir sous les arbres du campus sans rentrer par mégarde dans un nuage de mouches microscopiques au vol silencieux qui se collent dans vos vêtements et s’engouffrent dans vos narines.

Au rayon des signes précurseurs de l’hiver, les masques chirurgicaux se multiplient sur les visages enrhumés. Bien calé derrière les oreilles, le rectangle de papier ne laisse souvent apercevoir d’un visage qu’une paire d’yeux châtaigne, un bandeau de peau coincé entre les tignasses emmêlées et les écharpes de laine. Ainsi mis en valeur, le regard s’ouvre grand, remplace un sourire ou une moue et exprime avec mystère les émotions frigorifiées. C’est un langage tacite qui réduit la communication à une pupille qui roule et quelques onomatopées.

Le thermomètre lumineux géant de la place Akarenga descend de deux degrés par semaine avec la régularité d’un coucou suisse. Un photographe chevronné passe ses journées sous les arbres roux de l’université. Les imprimés ‘écureuils et noisettes’ font fureur dans les boutiques de vêtements. L’automne s’installe dans la durée, c’est une rythmique différente, un tempo qui s’accélère. Le pas de la foule se fait plus vif. Il faut se réchauffer et remplir sa journée avant que le soleil ne se couche prématurément au milieu de l’après-midi. Échapper aux averses, aussi, la pluie frappant toujours quand on s’y attend le moins.

La saison des typhons s’achève, mais la traversée d’un parc en soirée ressemble encore souvent à une expédition à travers les paquets de feuilles mortes, les rafales de pluie et le vent qui s’engouffre dans la vallée. La forêt de l’université se tord ainsi dans tous les sens, transpire, frissonne et ondule avant de retrouver son calme, jonchée d’humus retourné. Ce n’est qu’une phase de transition, une préparation pour le grand final dont on me parle depuis le premier jour : l’arrivée de la neige. Elle attire comme elle repousse. Nombre d’étudiants en échange sont venus pour elle – depuis la Scandinavie ou le Canada – craignant la chaleur insupportable du Sud.

On dit qu’il existe, en langue inuite, plus d’une dizaine de termes pour désigner la neige. Chacun ses obsessions : au Japon, il y a trois mots pour parler d’eau. D’abord « o-mizu » (お水), le plus commun, le liquide général, celle qui sert à arroser les plantes, à se laver. C’est l’eau toute simple, toute bête. Ensuite, il y a « o-hiya » (お冷), l’eau fraîche, qui désaltère, celle que l’on vous sert un verre à la fois dans les restaurants. Et puis il y a « o-yu » (お湯), l’eau chaude, la plus importante. C’est l’eau de la civilisation, celle qui sert à faire le thé – et donc à recevoir – et celle dans laquelle on se baigne.

Le changement de statut de l’eau n’est donc pas physique mais culturel. L’eau froide peut devenir chaude, mais son usage change alors. Puisqu’on ne fait pas la même chose avec, pourquoi leur donner le même nom ? La fonction précède la nature. Mais l’eau peut être chaude sans passer par une bouilloire. L’eau thermale, qui s’échappe de la montagne, c’est aussi de l’ « o-yu ». À Hokkaido encore plus qu’ailleurs, le bain est un créateur de lien social, un moment à part, une institution.

Sortir de la ville

Bon, on a fait le plein, le GPS fonctionne, tout le monde a pris sa serviette et son shampoing, le temps est magnifique : c’est parti. Tada dé-serre le frein à main et engage la voiture sur le boulevard. En ce samedi matin, le soleil est déjà haut dans le ciel. Les salarymen ont déserté les immeubles du centre-ville, la foule des badauds se répand le long du Odori Park. Il est temps de partir.

On avance patiemment dans le réseau urbain, l’agglomération de Sapporo s’étendant sur des kilomètres de banlieues bétonnées, parsemées de stations-service désertes et d’entrepôts alimentaires. C’est le véritable cœur économique de l’île, une zone industrielle démesurée qui fait la jonction entre les porte-conteneurs accostés au port moderne d’Ishikari et les grands magasins verticaux du centre. Une route construite plus qu’une vraie agglomération, le chaînon manquant entre la ville et les champs.

Au volant, Tadasuke – dit Tada, étudiant en biologie, cheveux en pétard et lunettes fumées – jette un œil expert à la carte animée. Le reste de la voiture somnole, le paysage défile. Le voyage dans le Sud commence. Mélange subtil de forêts clairsemées, de vallées encaissées et de lacs gigantesques bordés de montagnes encore vertes, Hokkaido prend parfois, en automne, des airs de Terre du Milieu miniature. Aucune trace d’activité humaine si ce n’est la route large qui serpente entre les collines rocailleuses. De l’herbe jaune pâle noyée par la pluie, une série de poteaux électriques qui descend vers une ferme isolée. Quelque chose à mi-chemin entre la Comté des hobbits, un paysage breton et une forêt russe. Le résultat n’est pas exotique mais surprenant, inattendu.

On aperçoit la mer à l’horizon. Sur la plage de rochers une fine bruine commence à tomber. Difficile d’accepter qu’il s’agit là de l’océan Pacifique. Le regard se perd dans le lointain. En ligne droite, la prochaine terre est sans doute Hawaï ou la Californie – où il fait probablement plus beau. Les mouettes ont remplacé les corbeaux, les seules boutiques qui bordent la route sont maintenant des grossistes en poisson et des garages automobiles.

Dans le bain électrique

Depuis la plage, prenez la troisième sortie à droite, rentrez dans le tunnel qui passe sous la montagne, ressortez dans la vallée. Vous voilà à Noboribetsu. Un paysage de fin du monde : des volcans endormis délimitent une cuvette de roche pourpre d’où jaillissent des geysers d’eau brûlante. Depuis les pierres pelées de hautes fumerolles s’élèvent vers le ciel. Un ruisseau chargé de sulfure s’écoule depuis les collines en répandant une odeur d’œuf pourri. Sur le bas-côté une pancarte anglophone annonce la couleur : « Welcome to the valley of Hell ». Enfer tout relatif puisque la chaleur du sous-sol a fait de Noboribetsu l’une des destinations thermales les plus prisées de l’archipel.

Alors on achète son ticket, on se déshabille et on rentre dans l’onsen. Face aux montagnes, l’établissement des bains décline une palette de piscines impeccables et fumantes. Plongé dans cette casserole, le corps se relâche, le cerveau commence à lentement bouillir dans un crâne sous pression. Le regard hagard se perd alors dans la contemplation des neuf cercles de l’enfer, baignés d’une douce lumière et traversés par une cohorte de touristes chinois.

Bain froid, sauna, hammam, bain à bulles… les suppliciés venus des environs déambulent d’un pas mou d’une attraction à l’autre. Dans un coin de la pièce, il est même proposé un « bain électrique » : un bassin aux bords métallisés dont l’eau est parcouru par un courant continu qui stimule vos muscles comme ceux d’une grenouille de laboratoire. À l’intérieur, un vieil homme chauve semble dormir, bercé par les décharges. Les monstres en peignoir du « Voyage de Chihiro » ne sont pas très loin. À travers la fenêtre, le jour se couche sur le pays du feu et ses volcans tranquilles.

Le faux rond blanc cassé de Jules Ogier en direct du Japon

zazen

Début du zazen.
Être concentré. Vers quoi ? Ne pas réfléchir, garder la bonne position des mains, des doigts, du dos. Ne pas penser, ne pas s’agiter. Regarder devant soi. Ne pas dormir. Ne pas fermer les yeux. Mais les fermer quand même. Sinon, les yeux se dessèchent. Probablement. Est-ce qu’on peut perdre la vue si on oublie de fermer les yeux ? Ne pas réfléchir, maintenir la position. Fixer le mur. Devant moi, il y a un tableau. Un grand tableau. Je ne peux pas le voir complètement. Il est là, à quelques centimètres de mon crâne. Je ne sais pas ce qu’il représente. Je ne vois que des strates de peintures, vertes et noires. Assis en position du lotus, les pieds derrière les genoux, les muscles sont détendus. Il faut simplement attendre. Ou ne pas attendre ?

À hauteur de mon regard, un rectangle. Ou plutôt un carré, une sorte de faux rond aux angles durs. Il est blanc cassé, pas réellement solide. Ne penser à rien, regarder au-delà du tableau. Mhm. Ma jambe droite me lance, je ne sais pas ce qu’il se passe dedans. En extérieur, tout va bien, elle ne gonfle pas, mais elle me fait mal. Tout cela est très étrange. Se concentrer. Une odeur d’encens, un battement dans un coin de la pièce. Comme un tambour ou une cymbale. « Un son dans une nuit sans air ». C’est quoi ce poème déjà ? Pas vraiment régulier, un battement toutes les minutes, peut-être. Ne pas compter les secondes. 1, 2… Ne pas compter les secondes. Se concentrer. Concentré de tomates. Chut. Je fixe le mur.

Ça pourrait être quoi ce faux rond blanc cassé ? Un arbre, un visage ? Une pierre dentelée. Dentelée ? Comme une mâchoire ? Comme un couteau ? On devrait fabriquer un couteau avec des dents. Ça couperait bien ? Peut-être. Focus. Stay focus. Pourquoi je me parle en anglais ? Se recentrer sur sa propre respiration. Inspirer, expirer, inspirer… Mhfff… Pfff… Mhfff… Tout va bien. Un son de cloche, c’est fini, on desserre les jambes – je ne sens plus celle de droite – on redescend les escaliers.

Fin du zazen.

Le petit-déjeuner des fantômes de Jules Ogier

Bonjour, je m’appelle
Je suis né là, j’habite ici
Arrivé il y a peu
J’ai tel âge
J’étudie plutôt ça
Mais un peu de ça aussi
Je suis un garçon comme ci
Une fille comme ça

shinto

Et toi ?

Les nouvelles têtes

Depuis deux semaines – et le début des cours – la valse des rencontres s’accélère. D’abord grâce à une farandole de soirées internationales destinées à rapprocher japonais et étrangers : en fin d’après-midi tout le monde se retrouve dans une salle de classe déserte. On échange noms, prénoms, origines, domaines d’étude. C’est une grande foire aux nouvelles têtes qui seront difficiles à reconnaître le lendemain au détour d’un couloir. Des jeunes, des plus vieux. Des locaux, voire carrément des indigènes (certains ont toujours vécu à Sapporo), qui côtoient de nouveaux étudiants parfois venus de l’autre bout du globe. De quoi largement remplir le bingo planétaire des nationalités et des accents. Florilège.

Il y a ce japonais, aperçu dès le premier jour, au physique de surfeur, revenu plus américain que nippon après un séjour dans une université hawaïenne, grand théoricien des différences culturelles et amateur de curry artisanal.

Ou encore ce petit coréen aux grosses lunettes que je surprends tous les matins dans l’ascenseur en train d’éplucher un épais manuel de science politique, garni de rares kanjis et de concepts alambiqués.

Cette troupe de sept brésiliens, curieux de tout, qui animent l’ambiance des rames de métro en fin de journée et mitraillent de leur portable les détails les plus improbables de la vie japonaise.

Vu le jour de la rentrée, ce sympathique australien aux airs de dandy londonien, jean fit et chaussures pointues, qui fait de longues phrases et rit brièvement.

Cette américaine du Maine, peu dépaysée à Hokkaido, programmeur informatique et rencontrée autour d’une bière munichoise dans une invraisemblable micro-brasserie allemande.

Voisin de palier, ce doctorant indien, parfaitement germanophone, qui raffole de fromage français, connaît les meilleurs adresses de la ville et, passé vingt heures, se promène en yukata dans les couloirs de la résidence.

Déplacer la frontière

La liste pourrait longtemps se prolonger ainsi. En journée comme en soirée, les présentations s’accumulent. Nombre de cours fonctionnent sur le débat, l’échange, et l’on se retrouve bien souvent à discuter du militarisme des années 30 ou de la Russie impériale avec un inconnu. Dans ces enseignements souvent axés sur le Japon – son Histoire, ses coutumes, son économie – les étudiants japonais font office de cobayes. Des rats de laboratoire questionnables à merci qui donnent un écho humain à des idées abstraites.

Mercredi, 16h30, « Religion in modern Japan ». Le Japon est-il pour vous un pays religieux ? Oui, forcément, se dit-on à première vue. Dans le centre du pays, les temples pullulent à chaque coin de rue, le calendrier japonais commence à la naissance de l’empereur – qui tire son pouvoir des dieux – et le Bouddhisme zen constitue l’un des piliers culturels de la Nation depuis un millénaire.

Pourtant, quand on leur pose la question, les étudiants japonais sont unanimes : oui, tout ce folklore est important. Mais les gens n’y croient pas vraiment. Ils frappent des mains une fois l’an devant le sanctuaire le plus proche et ça s’arrête là. Ce ne sont que des coutumes, l’emballage d’un paquet vide. Eux-mêmes ne connaissent pas les prières fondamentales et ne vont au temple que pour les enterrements. Ils plaident la force de l’habitude, la fête annuelle qui fait plaisir aux aînés et lors de laquelle on revoit ses cousins. Ils insistent sur la dimension communautaire des pratiques religieuses : l’essentiel est de se retrouver en famille, de faire un bon repas.

Peut-être.

Et pourtant quand on change de sujet et qu’on leur demande s’ils croient aux fantômes, la discussion prend un autre tour. Les mêmes qui, une minute avant, défendaient un Japon rationnel et laïc, affirment que les spectres font partie de leur vie. Un étudiant japonais insiste sur le distinguo à faire : la religion est une chose, les fantômes c’en est une autre. Et puis on ne croit pas à l’existence de tous les esprits, seulement à celui-ci (oui, enfin, à celui-là aussi, quand même, ajoute timidement une autre élève). En un mot : tout n’est pas si simple – et la question de la religion ne se règle pas à coup d’affirmations et de graphiques.

Ici, la frontière qui sépare le réel de l’irréel n’est pas une barrière stable. C’est un panneau mobile en papier de riz que l’on peut déplacer, trouer de part en part ou retirer du mur. Un continuum qui commence ici, dans la rue ou dans une salle de classe, et qui s’achève dans le monde des esprits. Le long de cette pente, le naturel change d’aspect, les fluides prennent vie, la lumière se réveille. C’est n’est pas une vie après la mort, simplement une autre vie, une existence alternative. Les fantômes ne sont pas au-dessus de nous, ils sont juste à côté.

Le Shinto – ce culte typiquement japonais – célèbre les kamis (神). Mais qu’est-ce qu’un kami ? Chaînon manquant entre un dieu et un spectre, le kami est une force, la conscience qui émane d’un arbre, d’une pierre, d’un animal. Le Panthéon des kamis s’étend jusqu’au petit matin de la civilisation japonaise et, avec les réformes successives du Shinto, il a été admit que certaines âmes d’hommes illustres pouvaient à leur tour devenir kamis. Dès lors, la difficulté ne réside pas dans le fait de trouver la réponse à une question – Le Japon est-il un pays religieux ? – mais bien de poser la bonne question. Qu’est-ce qu’une religion ? Le mot n’existe pas en japonais avant le XIXème siècle et il n’a été inventé que pour traduire les textes occidentaux. Qu’est-ce qu’un dieu ? Ici, l’idée d’un être suprême, quel qu’il soit, se traduira toujours « kami », un mot qui ne reflète pas l’idée d’un Dieu unique mais bien celle d’un esprit, d’une abstraction animiste, presque un fantôme.

Sondages sur canapés

Il y a un autre moyen de recueillir l’avis du japonais moyen, un lieu où écouter monsieur ou madame tout-le-monde : le Hawaïan Coffee Talking Club. Mis en place par Jamie – le natif de Big Island venu à Hokkaido pour retrouver ses racines – le club se réunit tous les mercredis soir dans une guest house du secteur nord coincée entre deux tours d’habitations. Une fois par semaine, il est ouvert aux Sapporéens désirant parler Anglais deux heures durant avec des étrangers. Tous les âges sont représentés. On trouve des instituteurs, des employés de bureau. Certains travaillent à l’hôpital ou à l’aéroport.

Une gentille quadra au chignon stricte ramène souvent un paquet de la fabrique de biscuits où elle passe ses journées. A la fin de la première séance, une grand-mère insiste pour me raccompagner dans son auto miniature encombrée de prospectus et de vieux parapluies – elle ira même jusqu’à m’offrir un costume ayant appartenu à un de ses amis. Un étudiant aux cheveux longs ne dit pas grand chose et passe la soirée le nez dans son dictionnaire électronique.

Le café – hawaïen – est offert par la maison, la tablée discute de tout et de rien en grignotant des crackers. Régulièrement, le Talking Club me permet de réaliser des micro-trottoirs sur les questions intérieures japonaises dont les résultats sont peu représentatifs mais très intéressants. Sur quatre personnes interrogées, trois soutiennent la politique agressive de Abe Shinzo en matière de défense. Presque tout le groupe émet de grands doutes quand à la pérennité du nucléaire civil sur l’archipel. Mêmes réponses qu’à l’université concernant les questions spirituelles : personne ne se considère comme religieux mais tout le monde croit aux fantômes.

Votre main gauche c’est dieu

Réagissant à mes sondages de comptoir, un ingénieur me suggère une expérience culturelle : le lendemain, un de ses amis, prêtre Shinto, officie dans un hôtel pour un public de fidèles triés sur le volet. Il me propose de participer à l’événement.

Me voilà donc, à six heures et demie du matin, devant la façade lustrée d’un des plus grands établissements du centre ville : une tour en verre sombre d’une vingtaine d’étages. Les austères immeubles de bureaux des alentours dorment encore, les joggeurs sont encore dans leur lit. Personne dans la rue si ce n’est une nuée de corbeaux qui descend de temps à autre en piqué depuis une corniche pour aller éventrer les poubelles. J’entre dans l’hôtel. Dans le hall de marbre sombre, éclairé par de discrètes appliques murales, m’attend un groom nain en costume cintré. « Vous venez pour la réunion ? » Il me guide à grandes enjambées jusqu’aux portes d’un ascenseur aux vitres fumées.

A l’intérieur se trouve, coincée dans un tailleur rayé, la grand-mère attentionnée du Talking Club. Loin d’être étonnée de ma présence ici, elle me lance un regard qui semble dire « je vous attendais » et entame une conversation badine. A chaque étage qui défile un homme en costume-cravate portant un insigne géométrique sur sa veste nous rejoint dans l’ascenseur. L’ambiance oscille gentiment entre David Lynch et Murakami – nous voilà désormais tout en haut du building. Les portes s’ouvrent sur une large salle de réunion. Une quarantaine de chaise bien ordonnées face à un tableau blanc, une baie vitrée ouverte sur Sapporo qui se réveille. Un membre du personnel me remet un badge estampillé « guest » et me fait asseoir dans le fond de la pièce.

L’assemblée prend place : hommes et femmes, d’une quarantaine d’années, au look de businessmans, qui sortent leur portable pour se montrer les photos des dernières vacances. Près de la fenêtre, un officiel appelle au silence et commence à réciter d’une voix forte et robotique les noms et titres des intervenants du jour, comme un garde du palais qui annoncerait l’arrivée d’un invité de marque. Après le discours bref d’un vieil homme en costume bleu nuit, le prêtre prend la parole. Physique d’acteur de telenovela, fleur rose disproportionnée accrochée au veston, il s’élance dans un discours professoral, trace un schéma à main levée sur le tableau derrière lui et ponctue ses phrases de petits gestes qui appuient son propos.

Inarrêtable, il entreprend ensuite d’expliquer à l’assistance – quelque peu endormie – le sens de l’applaudissement, signe de prière dans un temple Shinto. « Vous voyez, votre main droite c’est vous et votre main gauche c’est dieu ! Frapper dans ses mains c’est donc encourager la rencontre entre votre destin et les kamis ! » Il enjoint la salle à l’imiter et le culte se conclut sous un tonnerre de mains qui claquent. « Et maintenant, allons tous petit-déjeuner ! »

Le public se dirige alors vers une salle annexe où nous attend un somptueux buffet. Je me sers un verre de thé et une part de cake et vais m’asseoir à côté de la grand-mère qui dévore déjà un bol de riz au natto. A ma droite, le prêtre discute avec sa femme – coupe au carrée et jupe claire – et déguste une assiette de poisson cru. C’est une bien étrange réunion que cet office matinal. Il n’est que sept heures du matin, en sortant de l’hôtel la foule des croyants se dispersera, probablement vers le quartier des affaires et les grands magasins.

Mais ils garderont toute la semaine le souvenir d’avoir partagé un petit-déjeuner un peu mystique avec un prêtre aux airs de figurine de gâteau de mariage. La matinée ne m’a pas beaucoup éclairé sur le culte des kamis, ces fantômes sacrés au nom de qui on se goberge d’œufs brouillés, mais elle m’apporte une leçon : ici, faire est plus important que croire. L’essentiel n’est pas d’entrer dans un débat théologique mais de prouver qu’on peut se lever tôt – à l’heure où les spectres prennent le café.

Le Nyûsu Show

http://www.j-one.com/nyusu-show/

Tous les jours sur J-ONE, découvrez le NYûSU SHOW, le magazine quotidien dédié à la pop culture asiatique.

Présentée par Marie, l’émission fait le tour de l’actualité  manga, anime, musique, cosplay, salons et conventions,

et s’intéresse à toutes les tendances du moment qui font fureur au Japon

http://www.toutelatele.com/marie-palot-le-nyusu-show-la-consommation-de-mangas-au-japon-n-est-pas-si-differente-de-la-notre-59669

« Un thé pour Yumiko » Fumio Obata

Yumiko

Yumiko est japonaise mais elle vit et travaille à Londres. Elle éprouve des difficultés à assumer ses origines. Forcée de retourner au Japon pour les funérailles de son père, elle fera de ce voyage une réconciliation avec son pays et son père.

Yumiko est une femme au tournant de sa vie. En ce réconciliant avec son passé, elle réussit à faire la paix en elle-même. La culture de son pays natal revieun thé pour Yumikont la hanter à travers des figures du théâtre nô, dans des passages graphiquement magnifiques. Le dessin, très fin et aux couleurs pâles, est bien entendu très inspiré du manga, tout en restant très sobre et élégant.

Une BD à découvrir, si ce n’est pas déjà fait!